" Une année sans printemps "
Ambre & Lionel Tran Script, 3ème version,
27/11/2000
Page 1 : Page de garde.
Page 2 : Page de garde.
Page 3 : Faux titre : " Une année sans printemps"
Page 4 : Des mêmes auteurs : Le journal d'un loser, Six pieds Sous Terre Éditions.
Page 5 : Ambre & Lionel Tran Une année sans printemps Six Pieds Sous Terre Éditions.
Page 6 : Page blanche.
Page 7 ( droite) : Le téléphone est une chose étrange. " Écoute, je ne sais pas si c'est une bonne idée de vivre ensemble. On est bien comme ça, non ? Ça fait combien d'années que nous fonctionnons de cette manière… Autant ? Tu sais, il commence à faire froid. Je crois que je vais rentrer à la maison. "
Page 8 (gauche) : " Oui, je suis passé par le parc. Non, mon " écrivain dépressif " n'était pas là. D'habitude il vient toujours sur ce banc. Oui, je suis sûr que c'était lui. J'ai failli l'aborder quand je l'ai reconnu et puis, je ne sais pas pourquoi, j'ai hésité. "
Page 9 (droite) : " Ensuite je me suis dit : fais-le, sinon tu le regretteras, mais c'était trop tard. Il était déjà en train de franchir la grille. Je n'allais pas me mettre à lui courir après… Tu ne devineras jamais : il neige. Non, je file directement chez moi. J'aimerais bien travailler un peu."
Page 10 : Extérieur, jour. Un ciel d'hiver uniformément blanc. D'épais flocons de neige tombent lentement. Titre : " Emil. " Intérieur, chambre de l'homme. Une chambre de bonne sous les toits. Les étagères de fortune croulent sous les piles de livres entassés au hasard. Des petits bouts de papier déchirés sont pris entre les pages. Des dictionnaires aux reliures abîmées. Des pochettes à l'intérieur desquelles sont rangées des manuscrits. La pièce est éclairée uniquement par la lumière qui provient d'une fenêtre percée dans le toit. Sous la fenêtre, un bureau sur lequel s'entassent, en vrac, des livres, des feuillets manuscrits, des courriers reliés entre eux par un élastique, UNE BOITE DE GOUTTES POUR LA GORGE, un objet en fer forgé qui sert de presse papier, des brochures, des stylos billes - dont certains sont vides. Dans le coin gauche de l'appartement, un lavabo dont la faïence s'écaille. Un petit miroir au cadre en bois est accroché au-dessus. Ce miroir reflète le lit. Un petit lit en fer, couvert d'une couverture grise.
Page 11 : Intérieur Un visage d'homme d'une cinquantaine d'années, couché, les yeux ouverts. On entend le bruit d'une machine à écrire. Extérieur. Sur la façade d'un immeuble, on distingue une chambre éclairée. La fenêtre est ouverte. Intérieur. Une pile de feuilles blanches. On entend toujours le bruit de la machine à écrire. Le visage de l'homme les yeux fermés. Puis ouverts. Il pose les mains sur ses oreilles.
Page 12 : Intérieur, chambre de l'écrivain. Un fauteuil en rotin. Posés au milieu du bureau, des pieds chaussés de chaussures en cuir usagées. Les chaussettes dépassent du bas du pantalon en flanelle bleu foncé, usé également. Des cheveux sont pris le long des jambes du pantalon. L'homme est debout. On ne distingue pas sa tête, ni ses épaules, qui sortent de la fenêtre percée dans le toit. Extérieur, vellux. Façade de l'immeuble d'en face. La fenêtre qui était éclairé est fermée. UN JEUNE HOMME, à l'allure fiévreuse TAPE SUR UN CLAVIER D'ORDINATEUR. Intérieur, chambre. Des flocons de neige sur les épaules d'un des deux pulls que porte l'homme. La neige, fondue, fait baver les mots écrits sur une des pages éparpillées sur le bureau.
Page 13 : Extérieur. Une boule de neige éclate contre la vitre du jeune homme. Intérieur, chambre. L'homme s'est recroquevillé sous le toit. Intérieur, chambre. L'homme assis à son bureau. Des larmes de joie lui montent aux yeux.
Page 14 : Flash Back. Un paysage de montage enneigé, désert. Intérieur, chambre. Le stylo coure sur la page d'un cahier, traçant des mots aux boucles étroites et acérées. Flash Back. L'homme, jeune. Il tient dans chaque main des skis en bois. Son visage a quelque chose d'enfantin et d'angoissé. Une boule de neige éclate contre son visage.
Page 15 : Extérieur. Le ciel est gris. Le jeune homme a déserté sa table de travail. La pièce est éclairée. Intérieur -chambre de l'écrivain De nombreuses phrases biffées.
Page 16 : Intérieur, chambre. Le stylo est en suspens. La chambre est sombre. Le téléphone sonne. "Oui, ah, c'est toi. Non, non, je travaillais… " L'homme joue avec l'interrupteur de sa lampe de bureau. "Oui, j'ai dormi cette nuit. " Il retourne le cahier. "Non. Écoute, si tu veux venir, tu viens. " La petite pièce est éclairée/ plongée dans l'obscurité. "D'ici une heure, d'accord. Non. D'accord. "
Page 17 : Extérieur. Le jeune homme est assis sur un banc d'un grand parc public. Il ferme les yeux. Face à lui se tient une jeune femme. Son visage est inquiet. Le jeune homme ouvre un œil. Elle rit.
Page 18 : Intérieur -chambre de l'écrivain. L'homme se tient la tête. On frappe à la porte. Un homme au visage marqué se tient dans l'encadrement de la porte. Il est massif mais ses épaules sont voûtées. L'impression qui se dégage de lui est celle d'une pierre très lourde, qui aurait été extraite du sol. Les deux hommes se font la bise. De l'eau chauffe dans une petite casserole dont le fond est noirci. L'homme qui vient d'entrer est assis à côté du bureau. Ses mains sont posées sur ses genoux. "Je n'en peux plus, Emile. " L'écrivain ne le regarde pas, ses mains sont serrées dernière son dos. Il ferme les yeux. " Je ne sais pas pourquoi je m'accroche encore. Tout ça n'a pas de sens. Que sommes nous venus faire ici ? " Deux tasses sont posées sur le bureau. Une est emplie de café chaud. L'autre est vide. " Là bas rien n'était possible. Ça n'a toujours pas changé. "
Page 19 : Il porte la tasse de café à ses lèvres. L'écrivain n'a pas bougé. "C'est comme si l'air était fossilisé. " Le flacon de gouttes sur la table. " Nous étions tristes. Mais ce n'était pas pareil. Ça nous donnait la rage. " L'écrivain sourit, les yeux fermés.
Page 20 : Extérieur. La façade d'une brasserie, le long d'un grand boulevard. Le jeune homme et la jeune femme sont attablés. La jeune femme extrait un livre de son sac. Elle le pose sur la table et le fait glisser vers lui. "On avait compris la mécanique humaine. Moi je voulais gagner de l'argent. Toi, ça te faisait rire. Tu travaillais déjà sur ton premier livre. " Extérieur, parc. Le banc, vide.
Page 21 : Intérieur, chambre de l'écrivain. L'homme verse des gouttes dans un verre d'eau. Extérieur - parc. Les deux hommes marchent dans les allées du parc. "Tu te souviens des ballades en vélo qu'on a fait quand on est arrivé en France ? Moi, j'allais plus vite que toi. Tu t'économisais. Et le soir tu finissais avant moi, moins fatigué. Mais tu ne me disais pas un mot. C'était pire. On partait comme ça, sans savoir comment on atteindrait un village à 200 kilomètres de là. Une fois arrivés, on était content. Puis on rentrait. Tu te souviens de ces filles qu'on avait rencontrées à… "
Page 22 : Intérieur - chambre du jeune homme. Les jeunes gens se déshabillent, pudiquement. "Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai l'impression d'être toujours le petit garçon qui regardait tomber la neige. Mais je sais d'où elle vient. Et cela ne m'apporte aucune joie. Nous vivons ici. Je suis riche. Toi tu as fait tes livres. Qu'est ce qui nous est arrivé ? " Intérieur - chambre de l'écrivain. Il tient son ami, assis, dans ses bras. Un peu d'eau au fond de la casserole posée sur l'évier.
Page 23 : Extérieur - parc. Les deux hommes cheminent lentement. De temps en temps l'un d'eux jette un coup d'œil alentour. L'autre acquiesce de la tête. "La journée j'ai l'impression d'être un somnambule. Ce que je fais, les mots qui sortent de ma bouche, tout me paraît irréel. La nuit, c'est comme si je marchais sur une route poussiéreuse. " Intérieur -chambre du jeune homme. Ils font l'amour. Leurs visages sont tendus par l'effort. "Sorana est encore malade. Elle te fait parvenir ses amitiés. Je crois qu'elle aime bien rester au lit toute la journée en disant qu'elle ne supporte pas ça. Ça me force à m'occuper d'elle. Ce qui ne me fait pas de mal. "
Page 24 : Intérieur -chambre de l'écrivain. Il est allongé dans son lit, habillé. Ses yeux sont grands ouverts. -" Et toi, tu arrive à écrire ? - Je jette des cailloux à la surface du lac. Ils coulent, sans faire de cercles. " Intérieur - la chambre de l'écrivain. Le verre, vide, est posé sur la table. "Ah, ah, ah. " " Ah, Ah. "
Page 25 : Extérieur, parc. L'écrivain est assis, seul, sur un banc. A ses pieds il y a des pigeons. " Je t'aime bien, Emile ". Flash back. La chaîne de montagne. Extérieur. Il neige abondamment dans le parc. " Tu es mon ami. " Extérieur. Le soir tombe. L'écrivain rentre, seul, par une petite rue. " Toi aussi. "
Page 26 : Extérieur. L'écrivain croise trois jeunes lascars, qui malgré le fait qu'il fasse nuit, portent des lunettes de soleil en plastique noir. Extérieur, nuit. Une autre silhouette vient en sens inverse. Il s'agit du jeune écrivain. Les deux hommes se croisent sans se regarder. " Courage. "
Page 27 (droite) : Le téléphone est une chose étrange, qui transforme les mots en buée. " Écoute, on en a déjà parlé. C'est mieux pour nous, objectivement. Je ne sais jamais quand je vais travailler. Ça peut me prendre au milieu de la nuit. Je n'aurais pas le droit de t'imposer ça. "
Page 28 (gauche) : " Au fait, tu sais, cette photographe que tu aime bien, j'ai entendu dire qu'elle avait habité près du parc. Je ne saurais pas te dire où exactement. Non, je ne savais pas que tu avais son numéro de téléphone… Pourquoi tu ne l'a jamais appelée ? "
Page 29 (droite) : " C'est bête, peut être qu'elle t'aurait reçue… Pourquoi, je n'ai pas abordé mon " écrivain dépressif " ? Peut-être que ça me faisait peur. Non, ça n'a rien à voir avec nous."
Page 30 : Titre : " Diane A. " Extérieur. Un grand parc au centre d'une métropole. Le ciel est bleu. Nous sommes au milieu du mois d'août. Une jeune femme vêtue d'un pantalon en toile beige, marche d'un bon pas dans une allée qui longe un lac. Lorsque nous nous sommes parlées au téléphone sa voix était chaleureuse et vive, avec une pointe de tristesse dans le ton. Extérieur, parc. La jeune femme passe devant un banc sur lequel sont affalés trois adolescents. Les deux qui sont situés aux extrémités du banc sont parlent chacun dans un téléphone portable, masquant le bas de leur visage avec leur main pour couvrir le bruit du parc. Le troisième écoute un walkman, les yeux fermés. J'ai hésité, les doigts enroulés autour du fil. " J'aimerais vous rencontrer ." Extérieur, parc. La jeune femme dépasse un banc vide. Il y a eut un silence. " D'accord. Pas plus d'un quart d'heure, vous comprendrez… "
Page 31 : Extérieur. La façade d'un vieil immeuble bourgeois. La jeune femme pénètre dans le hall. Intérieur, immeuble. Un couloir, faiblement éclairé. Quatre portes en bois sombre. C'est donc ici qu'elle vit. Intérieur, couloir. La jeune femme frappe à la quatrième porte, celle du bout du couloir. Ressemble-t-elle aux photos que je connais d'elle ? Intérieur, couloir. La porte s'ouvre. Dans son encadrement, se tient à contre jour une silhouette maigre aux cheveux courts ébouriffés. "J'ai une minute de retard. " "C'est grave ? " "Vous aviez dit un quart d'heure… "
Page 32 : Intérieur, couloir. La porte se ferme. En son tiers supérieur il y a un judas, ainsi qu'une rondelle de cuivre percée de trous, à travers lesquels parler. Elle me dévisage, éclate de rire. " Des fois, je dis des choses… " Son rire est léger, amical. Intérieur, appartement. L'appartement est violemment éclairé par le soleil. La pièce dans laquelle les deux femmes entrent est de taille moyenne. Les murs sont blancs. Il y a peu de meubles : une table basse en rotin, avec un plateau en verre rayé en plusieurs endroits, un fauteuil en bois sculpté avec un très haut dossier, dont l'assise est couverte d'une peau de bête, un canapé bon marché en bois blanc avec des coussins de toile claire. "Tu veux du thé ? " " Merci. " Intérieur, appartement. A proximité d'une des fenêtres, un patchwork de photos punaisées au mur. Des détails de corps, jambe, seins, bouche, yeux. Et des portraits de personnes âgées, nues en pied. Elle vit avec.
Page 33 : Intérieur, appartement. Un ficus haut, maigre et peu feuillu dans un bac en plastique noir posé sur le parquet.. "C'est du thé vert… " " Très bien. " Intérieur, appartement. La photographe, descend le store de la fenêtre, plongeant une partie de l'appartement dans la pénombre. " …Il rend un peu nerveux, si on abuse. " Intérieur, appartement. La photographe porte un pantalon en cuir noir et un pull fin sans col noir, en dépit de la saison. Elle tient une tasse de thé entre ses mains. " Alors, tu fais la fac de photographie… " Intérieur, appartement. La jeune femme est assise dans le fauteuil. Je lui réponds que je trouve la fac trop théorique. Que j'ai peur de me laisser dévorer… Je reprends : j'ai peur de me laisser gagner par le regard extérieur qu'on apprend à y porter sur les choses. Intérieur, appartement. Une belle théière en terre cuite noir, basse et modelé de pointes, posée sur la table en verre. "Tu es originaire de quelle ville ? " Huit minutes se sont écoulées.
Page 34 : Intérieur, appartement. Les deux femmes sont face à face. La photographe s'est assise sur le canapé. Elle fume une cigarette. Je me mets à parler de moi. Hésitante, tout d'abord, puis encouragée par ses regards interrogateurs, je me raconte comme je le ferais avec une amie. Cela fait 20 minutes que je suis chez elle. Je ne lui ait pas laissé la parole. Intérieur, appartement. La théière fumante sur la table. " Et question hommes, ça va ? " Je lui demande ce qu'elle entend par aller : aller comme je l'aimerais ? Ou aller comme cela serait sensé aller ? Nous éclatons de rire toutes les deux.
Page 35 : Intérieur, appartement. La photographe se lève. 35 minutes. Elle va me demander de partir. Intérieur, appartement. La photographe extrait une boite en carton gris d'une pile de documents posés sur une petite commode en bois. Intérieur, appartement. Elle ouvre la boite et prend la première photo de la pile. Elle la regarde, brièvement. " Ce type était un mégalomane. Lorsque je lui ait proposé de poser, il n'a même pas tiqué. La série a eut lieu chez lui. " Intérieur, appartement. La jeune femme regarde la photographie. " C'était la première fois que j'utilisais des éclairages. Il faisait une chaleur infernale. Lui me donnait du " madame ". Je crois qu'il est mort. "
Page 36 : Intérieur, appartement. La photographe prend une autre photo, après avoir posé la première sur la table. "Lui n'était pas triste non plus. Il se prenait réellement pour un personnage de bande dessinée. " Intérieur, appartement. La photographe allume une cigarette. Elle a un sourire triste. "Ils étaient tellement paumés. Et moi, qui n'arrivais pas à me sentir photographe… " Intérieur, appartement. Une pile de photographies sur la table. Le cendrier plein. " Je ne sais pas quoi penser de celles là. Elles sont si simples. "
Page 37 : Intérieur. La photographe se lève, pensive. Intérieur. Elle revient avec un plateau, sur lequel sont posés une bouteille de vin débouchée et un bol remplit d'olives au piment. Cela fait une heure 45 que je suis chez elle. Intérieur. La photographe relève le store. La pluie bat les vitres. Peut-être vaudrait-il mieux que je la laisse. Intérieur. La photographe, face à la fenêtre.. "Toutes ces vies… "
Page 38 : Intérieur. Elle se retourne, souriante. " Parle-moi encore de toi. " Intérieur. L'ombre déformé de la pluie sur le parquet. " Tu as des amis ? " Extérieur. Les fenêtre de l'appartement vues d'un autre appartement, en surplomb. La pluie tombe. Les silhouettes des deux femmes, assises face à face. " Je te sers un verre ? " " Il ne faudrait pas, mais allez-y… " Extérieur. La photographe est debout, face à la fenêtre. Je lui parle de ma meilleur amie. Elle boit mes mots, silencieusement.
Page 39 : Extérieur. La pluie tombe. Les silhouettes des deux femmes assises, immobiles. Je lui ouvre mon intimité. Son regard demande plus. Intérieur, appartement. Le bol d'olives, vide. " Quelle heure est-il ? Mon Dieu… Et moi qui abuse de votre temps. " Intérieur, appartement. La photographe fini de verser la bouteille dans les verres. "Tu es pressée ? " " J'avais envie de sorti un peu, histoire de voir du monde. " Intérieur, appartement. La photographe s'allume une cigarette. " Prends-en une, si tu veux. "
Page 40 : Intérieur, appartement. La photographe allume la cigarette de sa visiteuse. " Pour décompresser. Nous avons tellement discuté … " Intérieur, appartement. Un verre de vin porté à des lèvres. " Besoin d'aventures plus charnelles ? " Extérieur, fenêtres de l'appartement. Il ne pleut plus. Les deux femmes assises. Nous sommes prises par le fou rire. Secouées de spasmes. A en pleurer. Intérieur. Deux verres à pied vide. Une cigarette écrasée dans un cendrier en cuivre gravé. " J'ai une idée : accompagnez-moi. " " Merci. Pas en ce moment. "
Page 41 : Extérieur, fenêtre. La photographe débarrasse la table basse. " Je vous laisse alors ? " " C'est préférable. " Extérieur, fenêtre. La pièce, vide. Je suis sur le pas de la porte. " Attends. Tiens, c'est pour toi. " " Vous êtes folle, je ne peux pas accepter. " " Ne te fait pas prier. " Extérieur, fenêtre. La photographe, assise sur le fauteuil. " Je ne sais pas comment vous remercier. " " Allez, file… "
Page 42 ( gauche) : Le téléphone est une chose étrange, qui transforme les mots en buée. " Écoute, je dis aussi ça pour toi. Non, je ne suis pas égoïste. Tu as pensé au temps qu'il te restera pour t'occuper de toi, avec moi qui ne suis pas foutu de gagner ma vie ? Je t'en prie, ne soit pas naïve. Tu sais très bien que ça ne va pas aller en s'arrangeant. "
Page 43 (droite) : " Tu connais suffisamment son parcours à elle pour savoir que la vie de famille n'est pas conciliable avec ce genre d'activités. Tu sais très bien ce qu'elle a enduré, et tout ça pour… pour se suicider à 48 ans. Non, je ne te souhaite pas ça. "
Page 44 (gauche) : " Écoute, je ne sais pas quoi te dire. Regarde ce musicien dont tu connais le fils. D'accord, lui, il a une vie de famille rangée, mais est-ce que ça le rend heureux ? Pourquoi tu me poses la question ? Tu sais très bien que notre relation est importante pour moi. Mais, si, je t'écoute. Allô ? "
Page 45 : Intérieur. Une plume inscrit la dernière série d'une portée de notes sur la page d'un grand cahier relié. Le papier est d'excellente qualité. Le volume, qui est présenté sous une couverture de cuir noir, a été relié artisanalement. Une horloge sonne six coups. DONG. Intérieur. La plume est essuyée dans un chiffon blanc. DONG. Intérieur. Une règle est appliquée sur la page suivante du cahier. Les lignes d'une portée sont tracées minutieusement. DONG. Intérieur. Vingt quatre portées de cinq lignes vierges sur chaque page du cahier. DONG. Intérieur. Une feuille de papier pelure est posée délicatement sur chaque page. DONG. Intérieur. La plume est essuyée à nouveau dans le chiffon. DONG. Titre : " Johann S. " Intérieur. Nous découvrons le bureau dans lequel travaille le musicien. Il s'agit d'une pièce de taille moyenne, plongée dans une relative pénombre pour l'instant. Outre le bureau en bois massif, éclairé par une lourde lampe en laiton, sur lequel est posée le cahier fermé, nous devinons le long des murs des étagères de bibliothèque.
Page 46 : Intérieur, bureau. Le musicien, un homme de haute stature, d'une corpulence imposante, tire l'épais rideau de couleur qui obstrue la fenêtre. Des notes de musique provenant du rez-de-chaussée se font entendre. Extérieur, parc. Vu depuis la fenêtre. L'écrivain du chapitre un marche, les mains dans le dos, dans le parc. Nous sommes en automne, les arbres perdent leurs feuilles. Le morceau continue. Extérieur, parc. Vu depuis la fenêtre. La photographe du chapitre deux, est assise sur un banc, les mains entre les jambes, l'air profondément déprimée. Des feuilles mortes jonchent l'allée. Les notes s'interrompent au milieu d'une phrase musicale. Extérieur, parc. La maison du musicien, une demeure bourgeoise à trois étages, à la lisière du parc. Derrière la fenêtre du deuxième étage, on distingue la silhouette du musicien.
Page 47 : Extérieur. Dans l'allée, un jeune homme de haute stature s'agenouille et ramasse une feuille morte. Le morceau reprend, du début. Intérieur, cuisine. Des mains de femme coupent une carotte en rondelles. Intérieur, bureau. De nombreuses photographies encadrées sont posée le long des rayonnages de la bibliothèque. Parmi elles on remarque le portrait d'une jeune femme blonde, datant d'avant guerre. La sonnerie stridente de la porte d'entrée retendit. Intérieur, hall d'entrée. Trois enfants se précipitent dans le hall, aux mur duquel sont accrochés des paysages champêtres allemands, un d'entre eux représentant un moulin. " Mais laisse moi passer. " "Aïeuuu, tu m'as poussée ! "
Page 48 : Intérieur, vestibule. Le grand jeune homme mince, d'une trentaine d'années, entre. Les enfants se pendent à ses bras. " William ! William ! Tu dînes avec nous ce soir ? William, tu m'aidera à répéter mon piano avant que j'aille au lit ? " " Pas tous à la fois. " Intérieur, salon. Le jeune homme traverse le salon, une pièce au centre de laquelle trône le piano. Un adolescent aux yeux fixes est assis devant une des fenêtres. " William, j'ai eut un A+ en composition à l'école " " Oui mais moi j'en ait eut deux et toi un C- en français ! " Intérieur, salon. Le jeune homme pose la main sur l'épaule de l'adolescent. "Ça va Heinrich ? " Intérieur, salon. Il dépose la feuille de chêne sur ses genoux. " Tiens, c'est pour toi. "
Page 49 : Intérieur, cuisine. Une femme brune épluche des navets. Des oignons coupés en quartiers et des morceaux de bœuf sont posés sur la table. " Et nous, William, tu nous a rien apporté ? C'est pas juste, nous on a jamais rien. Il n'y en a que pour Heinrich. " "Si vous continuez, tout ce que vous aurez, c'est une bonne fessée… " Intérieur, cuisine. Le jeune homme fait la bise à la femme. - "Vous allez laisser votre frère tranquille, à la fin ! - Bonsoir Anna, comment allez vous ? - Ce temps me rends un peu triste. " Intérieur, cuisine. Le jeune homme recueille les épluchures dans le creux de sa main et les porte à la poubelle. "Ton père t'attends en haut. " Intérieur, bureau. Le musicien examine la photographie de la jeune femme, puis il la repose sur l'étagère.
Page 50 : Intérieur, bureau. Les doigts du musicien caressent les dos de couverture titrées : Petit livre de composition, Inventions, Composition bien tempérée. Intérieur. Le jeune homme se tient devant la porte close du bureau. " Entre, William. " Intérieur. Le jeune homme pénètre dans le bureau. Son visage est angoissé. - " Vous saviez que c'était moi… - J'ai reconnu ton pas dans l'escalier. Assieds-toi. " Intérieur, bureau. Le jeune homme est assis, les mains posées, droites, sur les cuisses. - "Alors, raconte moi. Comment s'est passée cette entrevue avec la direction du conservatoire - Mal. " Intérieur, bureau. Le musicien, qui est resté debout, se tient devant la fenêtre, les mains derrière le dos. " Leurs conditions sont inacceptables. Ils me demandent de justifier de mon enseignement, tout en me ne m'autorisant pas à faire plus de trois concerts annuels dans l'enceinte de l'école.
Page 51 : Intérieur, bureau. - " Trois ! C'est ridicule. " - Que donnent les négociations avec l'Opéra ? - Des promesses. Toujours des promesses. Quand bien même ils finiraient par se décider, je doute que le conservatoire accepte de me laisser partir. - Ce genre de contrat se rompt. - Oui, mais pas avant une certaine échéance. Je leur dois encore trois ans. " Extérieur. Dans le parc un ouvrier de l'entretient des espaces vert pousse les feuilles avec un système de soufflerie portatif. Il fait des petits tas de feuilles, qui sont aussitôt éparpillés par le vent. " S'ils voulaient me briser ils ne s'y prendraient pas autrement. "
Page 52 : Intérieur, bureau. Le musicien se retourne, il est dos à la fenêtre. " Cette ville ne nous a jamais aimé. " Intérieur, bureau. Il pose la main sur l'épaule de son fils. L'horloge sonne les sept coups de 19 heure. DONG. DONG. DONG. DONG. Intérieur, bureau. DONG. DONG. DONG. Le musicien ôte sa main. " Ne faisons pas attendre Anna. C'est l'heure du repas. " Intérieur. Les deux hommes descendent l'escalier, le jeune homme suivant son père.
Page 53 : Intérieur, salle à manger. La famille est attablée autour d'une table ovale couverte d'une nappe blanche. Des portraits d'ancêtres ornent les murs. La table est mise. Une soupière couverte est posée en son centre. " Vous avez travaillé votre piano ? " " Moi oui. " " Moi, pas encore, j'avais trop de devoirs. " Intérieur, salle à manger. La main d'Anna découvre la soupière, qui contient un pot au feu encore fumant. " William, je joue mieux que Johanna ! Ce n'est pas vrai Papa ? Aïïïeuu, mais tu m'a fait maaal, Johanna ! " " Chuttt."
Page 54 : Intérieur, salle à manger. Le musicien verse du vin dans son verre, puis dans celui de son fils aîné. " Papa, j'ai une copine à l'école, elle ne voulais pas me croire quand je lui ait dit qu'on avait deux pianos à la maison. " Intérieur, salle à manger. Anna porte une cuillère à la bouche de Heinrich, puis elle lui essuie les lèvre avec sa serviette. " William, je pourrais venir te voir diriger la choral de l'école, dimanche ? " " On verra. " Intérieur. Le père se retire dans le salon. " Ah, non pas encore de la compote. " " Berk ! " " C'est très bon la compote, surtout à ton âge " Intérieur, salon. Le père est assis dans un fauteuil, il porte une tasse de tisane à ses lèvres. " Quand je serais plus grand, moi, je ne ferais JAMAIS manger de la compote à mes enfants. "
Page 55 : Intérieur. " Vous pourriez quand même aider votre mère à débarrasser. " " Laisse, William. " Intérieur. Le père monte l'escalier. "C'est moi qui joue en premier. " " Non, toi tu as déjà joué tout à l'heure ! " Intérieur. La porte du bureau, close. " William s'assied à côté de moi. " " Et moi, je reste tout seul ? " "Ne parlez pas trop fort. " Intérieur, bureau. Des notes sont inscrites à la plume sur une portée, au bas d'une page. On entend des notes qui montent du salon. Intérieur, bureau. De nouvelles portées sont tracées à la règle sur une page vierge. Les notes s'interrompent, le morceau est repris.
Page 56 : Intérieur, bureau. Du papier de chine est appliqué sur les deux pages sur lesquelles ont été tracées des portées. Les notes sont couvertes par le bruit assourdissant d'un BOOM, BOOM. Extérieur. Une grosse voiture passe devant la façade de la maison qui donne sur la rue. A l'intérieur, des jeunes agitent la tête, vitres ouvertes. Tchi tchi tchi… BOOM BOOM BOOM. Extérieur. La silhouette du musicien ferme la fenêtre de l'intérieur. BOOM BOOM tchi tchi BOOM BOOM.
Page 57 : Intérieur, chambre. Le musicien est couché dans son lit, les yeux ouverts. Aie je été trop dur avec William ? Intérieur, chambre. La femme passe sa chemise de nuit et se glisse dans le lit. Lorsque sa mère est morte, je me suis forcé à le laisser seul dans sa chambre. Intérieur, chambre. La femme se serre contre son mari. "Ne t'inquiète pas pour lui. Il a de la volonté. " Intérieur, chambre. Elle éteint la lampe de chevet. Je le sens si fragile.
Page 58 (gauche) : Le téléphone est une chose étrange qui transforme les mots en buée, une buée invisible qui flotte devant nos yeux. " Bonjour, c'est moi. Nous sommes mardi soir. Je t'appelle parce qu'il m'est arrivé une chose incroyable : vendredi après midi, j'ai recroisé mon écrivain. Cette fois, je l'ai suivi. "
Page 59 (droite) : " J'ai découvert qu'il habite dans la même rue que moi. Je n'ai pas osé aller frapper à sa porte, mais j'ai déposé mon manuscrit dans sa boite aux lettres. Quand je suis rentré dans l'allé tout à l'heure, le concierge m'a dit qu'un monsieur âgé était venu déposer une lettre pour moi.
Page 60 (gauche) : " Tu sais, pendant que je marchais derrière lui dans le parc, il s'est passé quelque chose d'étrange : tout à coup le ciel s'est couvert de nuages et il s'est mis à pleuvoir très fort. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça. Je voulais te dire… s'il te plaît, rappelle-moi. "
Page 61 : Page blanche.
Page 62 : Notes biographiques & commentaires.
Page 63 : Bibliographie.
Page 64 : Colophon.