Une année sans printemps

chapitre Cioran

1er jet, février 2000

 

Extérieur, nuit. Un ciel noir. Sans étoiles. Intérieur Un visage d'homme d'une cinquantaine d'années, couché, les yeux ouverts. On entend le bruit d'une machine à écrire. Extérieur. Sur la façade d'un immeuble, on distingue une chambre éclairée.

La fenêtre est ouverte. Intérieur. Une pile de feuilles blanches. On entend toujours le bruit de la machine à écrire. Le visage de l'homme les yeux fermés. Puis ouverts. Il pose les mains sur ses oreilles.

Extérieur, jour. Un ciel d'hiver uniformément blanc. D'épais flocons de neige tombent lentement. Intérieur, chambre de l'homme. Une chambre de bonne sous les toits. Les étagères de fortune croulent sous les piles de livres entassés au hasard. Des petits bouts de papier déchirés sont pris entre les pages. Des dictionnaires aux reliures abîmées. Des pochettes à l'intérieur desquelles sont rangées des manuscrits. La pièce est éclairée uniquement par la lumière qui provient d'une fenêtre percée dans le toit.

Sous la fenêtre, un bureau sur lequel s'entassent, en vrac, des livres, des feuillets manuscrits, des courriers reliés entre eux par un élastique, UNE BOITE DEGOUTTES POUR LA GORGE, un objet en fer forgé qui sert de presse papier, des brochures, des stylos billes - dont certains sont vides. Dans le coin gauche de l'appartement, un lavabo dont la faïence s'écaille. Un petit miroir au cadre en bois est accroché au-dessus. Ce miroir reflète le lit. Un petit lit en fer, couvert d'une couverture grise.

Intérieur, chambre de l'écrivain. Un fauteuil en rotin. Posés au milieu du bureau, des pieds chaussés de chaussures en cuir usagées. Les chaussettes dépassent du bas du pantalon en flanelle bleu foncé, usé également. Des cheveux sont pris le long des jambes du pantalon. L'homme est debout. On ne distingue pas sa tête, ni ses épaules, qui sortent de la fenêtre percée dans le toit. Extérieur, vellux.

Façade de l'immeuble d'en face. La fenêtre qui était éclairé est fermée. UN JEUNE HOMME, à l'allure fiévreuse TAPE A LA MACHINE A ECRIRE. Intérieur, chambre. Des flocons de neige sur les épaules d'un des deux pulls que porte l'homme. La neige, fondue, fait baver les mots écrits sur une des pages éparpillées sur le bureau. Extérieur. Une boule de neige éclate contre la vitre du jeune homme.

Intérieur, chambre. L'homme s'est recroquevillé sous le toit. Intérieur, chambre. L'homme assis à son bureau. Des larmes de joie lui montent aux yeux. Flash Back. Un paysage de montage enneigé, désert. Intérieur, chambre. Le stylo coure sur la page d'un cahier, traçant des mots aux boucles étroites et acérées.

Flash Back. L'homme, jeune. Il tient dans chaque main des skis en bois. Son visage a quelque chose d'enfantin et d'angoissé. Une boule de neige éclate contre son visage. Intérieur, chambre. Le stylo est en suspens. La chambre est sombre.

Le téléphone sonne.

"Oui, ah, c'est toi. Non, non, je travaillais… "

L'homme joue avec l'interrupteur de sa lampe de bureau. "Oui, j'ai dormi cette nuit. " Il retourne le cahier.

"Non. Écoute, si tu veux venir, tu viens.

" La petite pièce est éclairée/ plongée dans l'obscurité. "D'ici une heure, d'accord. Non. D'accord. " Extérieur. Le ciel est gris. Le jeune homme a déserté sa table de travail. La pièce est éclairée.

Intérieur -chambre de l'écrivain De nombreuses phrases biffées. Extérieur. Le jeune homme est assis sur un banc des jardins du Luxembourg. Il ferme les yeux. Face à lui se tient une jeune femme. Son visage est inquiet. Le jeune homme ouvre un œil. Elle rit.

Intérieur -chambre de l'écrivain. L'homme se tient la tête. On frappe à la porte. Un homme au visage marqué se tient dans l'encadrement de la porte. Il est massif mais ses épaules sont voûtées.

L'impression qui se dégage de lui est celle d'une pierre très lourde, qui aurait été extraite du sol. Les deux hommes se font la bise. De l'eau chauffe dans une petite casserole dont le fond est noirci. L'homme qui vient d'entrer est assis à côté du bureau. Ses mains sont posées sur ses genoux. "Je n'en peux plus, Emile. " L'écrivain ne le regarde pas, ses mains sont serrées dernière son dos. Il ferme les yeux. " Je ne sais pas pourquoi je m'accroche encore. Tout ça n'a pas de sens. Que sommes nous venus faire ici ? " Deux tasses sont posées sur le bureau. Une est emplie de café chaud. L'autre est vide. " Là bas rien n'était possible. Ça n'a toujours pas changé. " Il porte la tasse de café à ses lèvres. L'écrivain n'a pas bougé. "C'est comme si l'air était fossilisé. " Le flacon de gouttes sur la table. " Nous étions tristes. Mais ce n'était pas pareil. Ça nous donnait la rage. " L'écrivain sourit, les yeux fermés.

Extérieur. La façade d'une brasserie, le long d'un grand boulevard. Le jeune homme et la jeune femme sont attablés. La jeune femme extrait un livre de son sac. Elle le pose sur la table et le fait glisser vers lui. "On avait compris la mécanique humaine. Moi je voulais gagner de l'argent. Toi, ça te faisait rire. Tu travaillais déjà sur ton premier livre. "

Extérieur. Le banc, vide. Intérieur, chambre de l'écrivain. L'homme verse des gouttes dans un verre d'eau. Extérieur - le Père Lachaise. Les deux hommes marchent dans les allées du cimetière. . "Tu te souviens des ballades en vélo qu'on a fait quand on est arrivé en France ? Moi, j'allais plus vite que toi. Tu t'économisais. Et le soir tu finissais avant moi, moins fatigué. Mais tu ne me disais pas un mot. C'était pire. On partait comme ça, sans savoir comment on atteindrait un village à 200 kilomètres de là. Une fois arrivés, on était content. Puis on rentrait. Tu te souviens de ces filles qu'on avait rencontrées à… "

Intérieur - chambre du jeune homme. Les jeunes gens se déshabillent, pudiquement. "Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai l'impression d'être toujours le petit garçon qui regardait tomber la neige. Mais je sais d'où elle vient. Et cela ne m'apporte aucune joie. Nous vivons ici. Je suis riche. Toi tu as fait tes livres. Qu'est ce qui nous est arrivé ? "

Intérieur - chambre de l'écrivain. Il tient son ami, assis, dans ses bras. Un peu d'eau au fond de la casserole posée sur l'évier. Extérieur - le Père Lachaise. Les deux hommes cheminent lentement. De temps en temps l'un d'eux lit l'inscription d'une pierre tombale. L'autre acquiesce de la tête. "La journée j'ai l'impression d'être un somnambule. Ce que je fais, les mots qui sortent de ma bouche, tout me paraît irréel. La nuit, c'est comme si je marchais sur une route poussiéreuse. "

Intérieur -chambre du jeune homme. Ils font l'amour. Leurs visages sont tendus par l'effort. "Anna est encore malade. Elle te fait parvenir ses amitiés. Je crois qu'elle aime bien rester au lit toute la journée en disant qu'elle ne supporte pas ça. Ça me force à m'occuper d'elle. Ce qui ne me fait pas de mal. "

Intérieur -chambre de l'écrivain. Il est allongé dans son lit, habillé. Ses yeux sont grands ouverts. -" Et toi, tu arrive à écrire ? - Je jette des cailloux à la surface du lac. Ils coulent, sans faire de cercles. "

Intérieur - la chambre de l'écrivain. Le verre, vide, est posé sur la table. "Ah, ah, ah. " " Ah, Ah. "

Extérieur. L'écrivain est assis, seul, sur un banc du jardin. A ses pieds il y a des pigeons. - " Je t'aime bien, Emile. Tu es mon ami. - Toi aussi.

Extérieur. Le soir tombe. L'écrivain rentre, seul, par une petite rue. " Courage. " Extérieur, nuit. Une autre silhouette maigre vient en sens inverse. L'homme a un visage profondément ridé. Les deux hommes se saluent brièvement.

Extérieur. L'écrivain franchit le seuil de son immeuble.

Intérieur. Une main est posée sur un carnet. Intérieur. Un ciel d'hiver, uniformément blanc. Intérieur. De l'eau qui bout dans la casserole. Intérieur. Un ciel d'hiver, uniformément blanc. Intérieur. Des feuilles de verveine flottent à la surface de l'eau. Intérieur. Le visage de l'homme croisé dans la rue. Sa silhouette s'éloigne.

Intérieur. Le banc vide. Intérieur. Le jeune homme tapant à la machine. Intérieur. Une main tourne une nouvelle page du cahier.

Intérieur. Un verre vide. Intérieur. La chaîne de montagne.

Intérieur. Le visage de l'écrivain jeune. Intérieur. Un lac, aux pieds des montagnes.

Intérieur. Une main ramasse une pierre plate dans la neige. Intérieur. Des doigts caressent la pierre posée au creux d'une paume.

Intérieur. La pierre rebondit, une fois, à la surface de l'eau.

Intérieur. Puis une seconde. Intérieur. Une troisième et une quatrième fois.

Intérieur. Elle disparaît à l'horizon et coule lentement.

Extérieur. Il neige abondamment.