UNE TROP BRUYANTE SOLITUDE

 

Extrait du script avril 2001

Ambre & Lionel Tran,

 

D'après le roman de BOHUMIL HRABAL

 

Titre original : PRILIS HLUCNA SAMOTA

Roman traduit du tchèque par Max Keller. Éditions Robert Laffont Paris, collection Pavillons "Domaine de l'Est " dirigé par Zofia Bobowicz. Réalisé avec l'accord de The Estate of Bohumil Hrabal. ©

 

" Il restera de l'homme juste assez de phosphore pour fabriquer une boite d'allumettes et juste assez de fer pour forger le clou d'un pendu."Sandburg

1 Le visage de Hanta.

Au signal vert le plateau de ma presse avance, au signal rouge, il recule. C'est le mouvement fondamental du monde./ Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, et c'est toute ma love story. / Pour trouver la force de faire ce travail, j'ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq années qu'on pourrait en remplir une piscine olympique.

Hanta au comptoir d'un café peu éclairé. Il lève une chope de bière. " Vous ne pouvez pas imaginer la violence de ce travail. Quand je presse des livres dans ma presse mécanique, j'entends des bruits d'ossements humains."

Hanta porte la chope à ses lèvres. " Quand je supprime les mots imprimés des pensées immatérielles voltigent dans l'air. Cela m'ébranle complètement. "

Les doigts couverts d'encre de Hanta pose un billet sur le comptoir. La chope vide est remplacée. " Je ne sais même plus distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues. " Hanta sort du café, relevant le col de son bleu de travail sous son manteau en cuir.

" Mon cerveau est un paquet, un paquet d'idées travaillées à la presse mécanique. " Hanta traverse un pont. Il se baisse et regarde l'eau noire. " Tous les jours, je suis complètement hébété. Je marche dans la rue dans un demi-sommeil, étranger, aliéné à moi-même."

Plus loin sur le pont, des Tziganes torse nu travaillent à la voirie avec des pioches. "J'aime ces gens-là. Les Tsiganes sont tellement sensibles..."

Hanta entre dans la cour.

/ Des tas de papier à traiter jonchent la cour.

/ Hanta passe devant la fenêtre de son chef, qui est avec une jeune fille.

" Dépêche-toi, Hanta, tu es encore en retard ! "

/ Hanta prend l'escalier qui le mène à la cave.

/ Une ampoule éclaire la cave : une vieille presse mécanique ; une table basse sur laquelle est posée une cruche ; un tas de papier, noir comme du charbon, qui occupe la moitié de la cave ; de l'autre côté un escalator. "Ce monde est en éternelle construction. Progressus ad futurum, regressus ad originem... "

Les doigts de Hanta pressent un bouton rouge. Quotidiennement, je vois se déverser dans ma cave un flot de vieux papier qui semble tombé du ciel. Hanta, dans sa cave, face à la presse. Un soupirail laisse filtrer la lumière.

"Emballages en gros, programmes et tickets périmés, enveloppes d'esquimau, macules éclaboussées de peinture..." Le soupirail.

Des pieds d'hommes et de femmes vont et viennent.

"Papiers de boucherie humides de sang, bouts de film tranchants, corbeilles pleines de documents administratifs, parfois même une couronne mortuaire." Une main jette un mégot dans par le soupirail, suivit d'un journal, qui tombe sur la pile de vieux papier.

"Depuis trente-cinq ans j'écrase tout cela, pour le voir ensuite transporté trois fois par semaine jusqu'aux fabriques de papier. Le tas de détritus de papier : revues, magazines, livres de poches et ouvrages brochés. Là bas des ouvriers que je n'ai jamais rencontrés jettent mon travail dans des alcalis et des acides."