Pique-Nique au bord du Néant

Script - 1996

 

"Je suis suspendu au-dessus du néant.Mon angoisse est telle que je ne peux m'empêcher d'éprouver le fil ténu qui me rattache à la vie" Les écrits du Puis -fragment-

 

 

C'est V. qui a avancé l'idée d'y aller. Elle s'y rend au moins une fois par an et elle a eu envie de nous faire partager ça.

A. a été emballé, L. et J.M. aussi.

" Pff… J'ai vraiment l'impression d'avancer dans un décor. "

" T'as raison, ça paraît iréel."

" Moi, je ne sais pas trop. Mais j'ai du mal savoir quoi que ce soit en ce moment. Jusqu'à ce matin j'ai presque espéré que nous n'irions pas.

" Bon dieu ! C'est quoi ce boucan ? ".

" C'est ma radio .

" Finalement nous sommes partis. Ce n'est pas vraiment sur notre route et en plus il pleut depuis notre départ.

" Et regardez, c'est magique, elle fait encore plus de bruit quand je mets les essuie-glaces !

" L. conduit lentement. Je préfère. Les voyages en voiture me terrifient. Hier soir nous avons vu un accident. Les feux du croisement où ça s'est produit ne marchaient plus à cause de l'orage. A ce moment là j'étais à moitié endormi. Le choc m'a réveillé. J'ai vu le pare-chocs d'un poids lourd s'enfoncer dans la portière arrière d'une voiture puis j'ai entendu L. demander :

"qu'est-ce que je fais ? Je m'arrête ?".

Intérieurement je me suis dit : NON. Tant pis pour eux. Partons d'ici immédiatement. Partons le plus loin possible...

Il se gare sur le côté. J'aperçois un enfant à l'arrière du véhicule. Le conducteur, son père, a le visage enfoui entre ses mains. Nous descendons et restons plantés sans savoir quoi faire.

L'enfant saigne de la bouche. Le vent est glacial. J'ai froid. Des sirènes de pompiers hurlent au loin. Est-ce que l'enfant va mourir ? Non, peut-être pas. Mais il est passé près. Il n'oubliera jamais. Je ne voulais pas voir ça. Je n'ai rien pu y changer. Les seuls souvenirs de mon enfance sont des moments de désaroi. Pourquoi ne retenons nous que les anfractuositées de l'existence ? Peut-être parce que les incidents qui marquent en profondeur sa surface nous modèlent. Maintenant il grêle. On ne voit plus la route à dix centimètres. Depuis combien de temps roulons-nous ?

J.M. est malade. Nous avons mal dormi cette nuit. Le chauffage de la voiture nous donne la nausée.

" On arrive."

" Nous y voilà enfin."

Il ne pleut plus mais le ciel est blafard. Les autres s'éloignent vers le bord. Je les rejoins en traînant le pas. Ils contemplent ce qui s'étend au-delà de la falaise. Je ne me sens pas bien. J'aimerai revenir à la voiture. Le vent glacé me fouette le visage. Je tremble à l'intérieur de mon pardessus. Nous marchons lentement, sans nous adresser la parole. Sous mes pieds la roche est blanchâtre, constellée de trous. L'absence de lumière me fait mal aux yeux. Je reprends ma respiration. Je ne sais pas pourquoi, j'ai peur.

Ce que je découvre n'a rien d'extraordinaire. Pourquoi suis-je venu ici ?

J'essaie de penser à autre chose, mais mes ruminations me semblent encore plus vaines que d'habitude. Qu'est ce que je fais ici ? C'est nul. Non, c'est moi qui refuse de regarder. De quoi ai-je peur ? Ceci est la fin ...ou le commencement ? C'est là depuis toujours. Je ne suis rien par rapport à ça. A peine un grain de poussière... Que représente mon pont de vue ? Je ne me sens pas bien.

Des taches lumineuses dansent devant mes pupilles Je ne distingue nettement que certaines parties du paysage, comme si j'avais un voile déchiré devant les yeux. J'applique mes mains sur mes paupières. Les taches persistent. Je me baisse pour ramasser un petit caillou blanc, puis un autre. Ces pierres sont étranges. Elles ressemblent à des os, ou plutôt à des crânes humains, oui, on dirait vraiment... LES PIERRES SONT MORTES JE SUIS CHACUNE D'ENTRE ELLES.

Je rejoins les autres en courant. Quelques mots sont machinalement prononcés devant le coffre de la voiture. De la buée sort de nos bouches lorsque nous les articulons. J'ai du mal à écouter les autres. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Un instant j'ai senti... que les pierres étaient en train de mourir. Elles criaient Et puis le silence est revenu.

Les autres se sont confectionné des sandwichs. Ils s'éloignent les uns des autres pour manger. Je suis transi par le froid. Je n'ai pas faim. Un peu plus tard V. propose d'aller visiter le Puits. Le Puits est unique en son genre. Un texte a été gravé sur ses parois il y a plusieurs centaines d'années... On suppose qu'il s'agit de l'oeuvre d'un seul homme, qui y aurai consacré sa vie, suspendu quotidiennement dans le vide par un filin. Il n'a pas pu aller jusqu'au bout parce que le Puis est sans fond. J'ai lu une transcription de ce texte, dont on ne connaît pas la date exacte. Il s'agit d'un monologue adressé à Dieu, où l'auteur pose des questions qu'il sait sans réponse.

La manière dont les questions se succèdent en boucle à l'intérieur du Puits n'est malheureusement pas retranscriptible dans un livre. Les premières strates du texte, à la caligraphie ample et élégante, témoigent d'un élan mystique enthousiaste.

L'auteur se propose d'explorer les richesses cachées de l'âme, qu'il veut permettre à chacun de caresser du regard, " afin de réunifier en une seule et même étreinte l'illimitée étendue du dehors à l'incommensurable profondeur du dedans.

" Puis, sans transition, le style du texte bascule dans un autre registre. Il n'est plus question que de " démons immatériels " ou de " mal insidieux ", qui sapent son entreprise.

Les caractères de ces strates sont gravés de manière particulièrement irrégulière, comme si le texte avait été abandonné à de très nombreuses reprises. Les couches inférieures du Puits, qui constituent la majeur partie du texte, sont ornés d'une écriture minuscule et sans fioriture.

L'auteur y narre au jour le jour les difficultés matérielles auxquelles il doit quotidiennement faire face. J'ai encore pris du retard. Les autres sont déjà devant l'énorme couvercle en fonte.

L. frappe dessus à plusieurs reprises. L'écho de ses coups résonne longuement. Pas de réponse.

" Le gardien n'est peut-être pas là. " " Ou il n'a pas envie d'ouvrir... " V. frappe à son tour. Les coups résonnent plus lourdement. J.M. hausse les épaules en me regardant. Je rebrousse chemin. J.M. s'arrête devant les blaukauss désaffectés.

Je dis " et quand on pense que tout cela n'a servi à rien. On a presque oublié pourquoi ça avait été bâti. "

" Quand j'étais gamin j'aimais bien jouer dedans avec mon frère. Un jour, la motte de terre qui bouchait une cheminée s'est effondrée et il est tombé. Une tige de métal lui a traversé la cuisse de part en part.

" J'attends, adossé à la voiture. Nous allons bientôt reprendre la route. Que font les autres ? Ils devraient déjà être revenus... Un quart d'heure passe. Toujours personne. Je pars à leur recherche. A., L. et J.M se tiennent sur le bord de la falaise. Beaucoup plus loin je distingue la silhouette de V. Qu'est ce qu'elle fait là-bas ? Je rejoins A. le premier. Il me dit : "C'est étrange, je ne peux pas m'empêcher de me pencher. J'en ai peur, mais en même temps ça m'attire".

Tous les quatre nous décidons d'aller à la rencontre de V. En marchant, je remarque que A. se tient vraiment très près du bord. Parfois il s'arrête pour regarder en bas. J'ai peur qu'il tombe. L. aussi marche près du bord. J'essaie de me raisonner. Ils savent ce qu'ils font. Pourtant je ne peux pas m'empêcher d'avoir la trouille. Au loin V. se courbe vers l'avant. Si elle tombait je ne verrais qu'un point disparaître. Ou peut-être que je ne le verrai même pas. Il suffirait d'un battement de cils. Ils pourraient tous disparaître sans que je sois incapable de faire quoi que ce soit.

ILS VONT DISPARAITRE LES UNS APRES LES AUTRES PUIS MON TOUR VIENDRA. JE SERAI IMPUISSANT.

Je suis terrifié. Je ne supporterai pas ça une seconde de plus. Alors je tourne le dos et je rejoins la voiture. J'ai froid. Mes doigts jouent avec les cailloux dans ma poche.

 

Lionel Tran.