"Ce qu'il y a de beau dans l'ivresse, c'est le lendemain, la gueule de bois : ces remords, cette morosité. La force de la gueule de bois, c'est qu'on voudrait commencer une autre vie." Prononcés deux ans avant sa mort dans un documentaire de France 3, ces mots de l'écrivain Bohumil Hrabal (1914-1997) ont tout le poids de la mélancolie. Celle d'innombrables gorgées de bière et de quelques-uns des romans les plus renommés de la littérature tchèque.
Parmi ceux-ci, Une trop bruyante solitude est l'un des plus connus de Hrabal. L'ex-chef de gare et machiniste de théâtre y déploie les états d'âme d'un personnage unique, Hanta, alcoolique et ouvrier du pilon. Afin de soulager sa culpabilité de fossoyeur involontaire de la culture, ce dernier sauve de la destruction le plus de livres possible, pour les ramener chez lui. Là, ils s'entassent en piles absurdes où se mêlent Nietzsche et la littérature de gare.
Inspiré par le tragique de ce roman ivre, le trio lyonnais formé par Lionel Tran (écrivain), Valérie Berge (photographe) et Ambre (dessinateur) a conçu une BD (superbe, underground), ainsi qu'une installation restituant la chambre de Hanta. Présentée cette semaine dans plusieurs librairies et à l'Ovale 203, cette double démarche met en avant la disparition matérielle du livre, dans une perspective proche de la bibliothèque labyrinthique de Borges (version décadente). "
Pierre Tillet - Lyon Capitale