Collection Losers
Robert & Salvator (extrait)
Je me souviens très bien de la première fois que j'ai rencontré Robert. C'était le printemps. Il faisait à peu près beau. On avait ouvert la vitrine et la porte de l'atelier qui donne sur la rue. On se faisait chier. On bavardait en buvant de la '16 sur le trottoir.
La Boucherie désaffectée d'à côté était squattée depuis quelques semaines par des clodos. Je les apercevais le soir, silhouettes flottant dans des manteaux trop grands partant en direction de l'épicerie arabe.
Il est sorti de l'allée d'à côté, avec son pardessus en similicuir marron foncé.
"Bonjours messieurs, auriez-vous l'amabilité de me donner du feu ?". "Tiens...". "Je vous en remercie, c'est sympathique de votre part". "Tu veux boire un coup ?". "Ce n'est pas de refus, c'est bien aimable". Il a essuyé le goulot avant de porter la bouteille à ses lèvres. "Putain, fait chaud, hein ?". "Oui, c'est agréable de boire une bière, c'est rafraîchissant comme boisson...".
"Tu squattes à la Boucherie ?". "Oui, j'habite momentanément là. C'est bien...".
C'est sa manière de parler qui m'a le plus surpris, son ton pédant, et la façon qu'il avait d'à moitié aspirer ses mots, un peu comme Giscard. Il buvait sa bière, une main posée sur la hanche, le front haut sur lequel couraient les quelques cheveux fins et gras qui lui restaient.
Son visage était crevassé de rides profondes comme des coups d'opinel. Il avait les yeux châtains très clairs, presque translucides sous lesquels pendaient des poches à plusieurs plis, parcourues de veinules violacées.
Il souriait, content, un mégot de gitane maïs planté au-dessus de sa barbe clairsemée grise et raide comme des poils de sexe. On est resté là, sans rien dire un moment, assis sur les capots de bagnoles. Au-dessus des immeubles, les quelques mètres de ciel qu'on apercevait étaient bleu clair, strié de traces d'avions. Suzy a débarqué en marcel blanc, ses bras faméliques couverts d'ecchymoses, bien en évidence.
"Alors, les gars, ça picole ? Bon, ben puisque c'est comme ça je vais retourner chercher des bières, hé, hé !". Quand elle est revenue on en a tendu une à Robert. "C'est aimable de votre part, vous êtes une charmante demoiselle". "Moi une charmante demoiselle ? Elle est bien bonne celle-là ! Je vais te dire, elle est mal en point la demoiselle !", elle a fait avec sa voix cassante. "Vous êtes des artistes, n'est-ce pas ?". "Hun". "Ouais...". "Moi je ne suis rien du tout", à fait Suzy. "Ah, oui, c'est intéressant... Rafraîchissant, cette boisson, c'est de la bière vous dites ? Je ne savais pas qu'ils en faisaient des comme ça. Il faudrait que je pense à en acheter de temps en temps...".
"Et toi, qu'est ce que tu fais, je veux dire, qu'est ce que tu faisais avant ?".
" Je travaillais sur les chantiers. Plâtrerie-peinture, tout ça et puis j'ai eu un accident, une fois, je suis tombé du deuxième étage. Fracture de la hanche".
"Aïe !".
"Et puis attends, je suis tombé une deuxième fois. Là ils m'ont viré". "C'est crade". "Si, si, je t'assure. Regarde. Tiens touche", il a fait en attrapant ma main. J'ai un peu résisté, gêné. "Touche tu verras". Alors, du bout des doigts, j'ai tâté sa hanche. Ça faisait plusieurs angles droits. Par la suite, j'ai croisé assez souvent Robert dans la rue. On se saluait brièvement. Selon son état d'ébriété il oscillait entre le pédant grotesque et l'incohérence touchante.
Il nous aimait bien, je crois. " Bonjour les jeunes, ça marche la vie ? ". Il entrait et restait planté tout droit, les mains dans les poches d'un pantalon de costume maculé, le temps de fumer un joint et de nous raconter quelques anecdotes. Petit à petit, par bribes j'ai appris son histoire, enfin ce que j'ai réussi à en saisir.
La première chose, qu'il avait une fille sur Lyon, "qui a réussi, mariée, médecin, très bien, très comme il faut, mais elle vient jamais me voir, elle a honte de moi, enfin je veux pas la déranger". Ensuite, qu'il avait été un petit truand lyonnais. " Je suis tombé deux fois, pour des braquages foireux. Une fois ma mob a pas voulu redémarrer quand je suis sorti de l'agence. J'ai dû me barrer en courant mais ils m'ont rattrapé.
C'était un jeune flic, il m'a chopé dans une allée, il était tout affolé alors moi je lui ai dit c'est bon, je suis pas armé, laisse tomber. Avec les jeune tu sais jamais, une connerie est vite arrivée. La deuxième fois c'était encore plus con. Je sors de la banque en courant, le péteux à la main. Mon pote m'attendait avec la caisse le long du trottoir. C'était la banque qu'il y a sur la place, vers la grand'rue. Bon, je sors et paf, sur quoi je tombe : deux flics de patrouille. Pas de bol. Et attends, la plus belle c'est que je me suis cassée la gueule, j'ai dérapé, et le flingue a giclé par terre. Ils m'ont regardé de travers.
Bon j'ai fait de la taule, mais y'a plein de fois où ils pouvaient rien me mettre sur le dos. J'ai rien fait, moi, monsieur le juge, j'lui disais. Et blam, une grosse baffe. Enfin, c'est pas bien grave". Après il roulait un gros joint bien gras, qu'il fumait le sourire au lèvres. Robert avait l'air bien dans sa peau en lambeaux. Ses yeux pétillaient drôlement parfois. "Faites gaffe, les jeunes, ce type qui vient des fois chez vous, le blondinet, il m'inspire pas, je l'ai vu tchatcher avec les keufs l'autre jour, au café, c'est une balance, faites gaffe...".
Il ramenait régulièrement sa mèche de cheveux collés entre eux sur le côté, avec un geste élégant. "Je ne suis pas très fier d'un truc qu'on a fait une fois, j'y repensais ces jours. C'était un type qui vivait dans les Monts d'Or, il s'était fait construire une baraque. On pouvait pas le blairer. Je sais pas pourquoi exactement mais on ne l'aimait pas ce type, depuis longtemps. Alors on s'est acharné sur lui. On lui a volé des trucs, on s'est fait sa femme. Elle l'a quitté.
On lui filait des coups de fils pour le faire flipper. On s'est vraiment acharné sur lui, on a même fait cramer sa baraque, comme ça, pour s'amuser. (...)