Collection Losers
La Puce
A la suite de juteuses pérégrinations, on avait atterri dans le sud de la France, près de Béziers. Je me rappelle d'une nuit plutôt glauque, on avait tracé toute la journée, du train au stop, sautant toutes les deux heures du rail au bitume, ou, pour résumer, de la prune salée au bon vouloir des honnêtes citoyens. On traînait peineusement nos godillots vers le dépôt de la gare.
Vu le coaltar dans lequel on était, j'ai bien l'impression que c'était plus par habitude mécanique que la résultante d'un choix commun qui nous animait, au vu du vadrouillage plutôt intensif de ces derniers jours. On arrive par derrière le plus discrètement possible, on passe le grillage du dépôt pour débouler devant les hangars. D'un coup un projecteur maouss nous balance inopinément ses mille watts facile en pleine bile.
Immobilisme interrogatif.
Au bout de cinq minutes, rien ! Et la Luce était toujours allumée.
- Y'a quelqu'un ?!...
Personne ! Pas un aboiement, pas un vigile, pas un keuf. Personne !
- Heu ?... Les gonz ! J'crois qu'j'ai pigé ! Suivez-moi !
On a fait quelques pas et la lumière s'est éteinte, une cellule !
- C'est bon ! C'est un allumage automatique !
Bon, maintenant : trouver une voiture-lit dans c'putain de dépôt. Au bout de dix minutes d'inspection à la lampe de poche on tombe enfin sur un wagon-couchette, isolé en bout d'échangeur, toutes portières ouvertes. On s'installe dans un des compartiments.
A peine le temps de poser les sacs que le chien se met à gronder, le poil hérissé. Mauvais signe ! On éteint les torches dans la demi-seconde et on attend, se donnant à peine le droit de respirer. Un aboiement furax retentit à l'autre bout du couloir, suivi d'une toute petite voix, apparemment féminine.
- Y...Y'a quelqu'un ?!...
J'file un coup à Dud en lui murmurant :
- Hé Dud !... Tu crois qu'c'est un vigile ça ?!...
- Ben !... J'sais pas ...! On dirait pas trop !
On se penche dans la travée, braquant nos torches en direction de la voix. Un petit bout de femme, d'à peu près un mètre cinquante, un morceau de ferraille à la main, cramponnait la laisse d'un honorable berger allemand, toutes babines retroussées. Rien qu'au vu de la sape, y'avait de grandes chances qu'elle soit ici pour les mêmes raisons que nous.
Abordage d'une voix timide.
- Heu, pas de panique ! On est juste venu passer la nuit ici !
Elle s'est approchée, méfiante, tenant son chien au garrot, elle avait l'air crispé à bloc.
- Ouais ?!
- Ouais ! Heu !... J'sais pas... On pourrait p'têt' boire un pot !... Histoire de détendre un peu l'atmosphère !... Elle nous a observé un bon moment dans la pénombre. - Picoler ?... Ah ouais, moi y'a jamais de problèmes !
Installés dans la cabine on a débouché une étoilée.
- Tu viens d'où ?
- De Montpellier, on devait se retrouver à vingt bornes d'ici avec des potes et on s'est raté.
- Et, qu'est-ce que tu faisais à Montpellier !... Heu ?...
- La Puce ! On m'appelle La puce ! J'ai passé un an là-bas ! Huit mois à l'hosto et quatre dehors !
- Grave ?...
- J'me suis fait défoncer la gueule un soir où j'avais trop picolé ! Quatre fafs qui m'ont pris pour une manouche, du coup, huit mois de blouses blanches et bien trois kilos d'inox dans la carcasse !
Elle s'est enfilé une rasade de pif, et nous a balancé un regard glacial, figé, dénué de toute expression ! On s'est regardé avec Dud et Sylvie, plutôt emmerdés.
- Ben faites pas c'te gueule, c'est des choses qui arrivent !
Elle m'a tendu le litron sans me lâcher du regard. J'sais pas, mais elle dégageait zarbi c'te minette, voire troublant. On avait l'impression que le monde faisait sa révolution toutes les dix minutes dans sa tronche, elle parlait avec ses yeux et ça se passait de paroles ! On a fini le flacon silencieusement avant d'intégrer chacun une couchette.
Personne n'a fait de vieux os ce soir là. Comme d'hab, j'étais toujours le premier levé et apparemment, elle n'avait pas non plus l'air d'être une adepte de la grasse matinée.
- Bien dormi ? Vague sourire las aux lèvres.
- Ouais, ouais, à peu près !
Bon : pas de réchaud, pas de café, j'débouche une bouteille de vinasse. Elle me regarde en me lançant un petit rire narquois.
- Toi aussi tu déjeunes au picrate !?
- Heu !... Ça m'arrive, ouais !...
Elle me chipe la bouteille me lance un petit clin d'oeil et s'en siffle un bon quart d'une traite. J'crois bien sans faire de sexisme, que c'était la première minette que je rencontrais qui avait une telle descente au réveil. Le problème, en ce qui concerne l'alcoolisme chronique, c'est que le premier fût du matin a une fâcheuse tendance à faire l'ascenseur. Apparemment, ELLE connaissait le problème ! Et nous voilà tous les deux au coude à coude à la fenêtre du wagon, en train de s'appliquer à dégueuler soigneusement notre ration de gros rouge. (...)