Collection Losers
Résidu de pédagogues
Je ne me souviens plus du nom de Mademoiselle X. C'était une vieille fille d'un mètre soixante-dix et des poussières. Brune, des cheveux où un beau gris argenté commençait à poindre, qui descendaient à mi hauteur du dos.
Un maintien droit, des os saillants, un port de tête digne, que venait à peine invalider un léger strabisme souligné par des lunettes à la monture en plastique beige. Les traits fins -son nez étroit me plaisait assez. Une poitrine respectable sous des pulls à col roulé bleu marine. Des chaus-sures en cuir noir à talons épais, de trois centimètres de hauteur, portées avec des collants en laine beige et une jupe plissée bleue marine qui descendait jusqu'au mollet.
Une voix douce et ferme - peut-être qu'à l'époque elle surnageait déjà grâce aux calmants.
Je l'ai eu deux années successives comme professeur de dessin au collège.
Elle donnait ses cours sans conviction, essayant de nous entrebâiller la porte d'une créativité artistique qu'elle même n'avait jamais franchie.
En réalité elle était professeur d'allemand mais le manque d'effectif l'avait acculé aux arts plastiques. Elle donnait aussi des cours de Français. Notre manque de motivation conjugué au sien donnait une atmosphère sereine à l'heure de dessin du mardi matin. Nous dessinions, avec moins de vigueur qu'on met à faire des gribouillis pendant une conversation au téléphone, les thèmes sans originalité qu'elle sortait d'année en année.
Le volume d'une sphère au crayon papier. Représenter la mer avec des papiers de couleur. Je l'aurais complètement effacée de ma mémoire si ma soeur ne m'en avait pas reparlé lorsqu'elle est entrée au collège.
Cette année là Mademoiselle X a interrompu les cours au bout de deux mois pour dépression nerveuse. Elle a reparu quelques heures au cours de l'année, le temps de vérifier qu'elle ne supportait plus l'ensei-gnement. Puis je n'ai plus eu de nouvelles. Le bruit courait qu'elle avait été internée.
L'année suivante elle avait été rayée du corps enseignant.
Je ne pensais plus jamais en entendre parler. Puis ma soeur m'a raconté qu'elle revenait parfois au collège. Elle l'avait aperçue errant en chemise de nuit dans les couloirs pendant les heures de cours. Parfois son visage appa-raissait dans l'encadrement des vitres de ses anciennes salles de classe.
Son regard cherchait en vain le sens de la vie qu'elle avait perdu entre ces murs. Elle avait le crâne rasé, des cernes noirs sous les yeux, il lui manquait une ou deux dents. J'imagine la gêne de ses anciens collègues, la trouvant là, ne sachant pas quoi faire, ni quoi lui dire pour l'aider. Certains ne supportant pas de voir en elle le reflet de leur propre instabilité s'engouffraient dans une salle de classe ou prenaient le portail de derrière afin de l'éviter.
La sous-directrice finissait par la raccompagner en voiture au Foyer et la quittait sur le pas de la porte avec un "ça va aller ".
Elle s'est défenestrée peu après.
Monsieur B. était professeur d'anglais. Ce fut un des premiers enseignants que je vis au lycée. Il est entré dans la salle de classe en costume de flanelle et chapeau crème, comme un colon en pleine crise de paludisme. Son teint était livide, les cheveux blancs, collés entre eux, une poche de peau ballottante et flasque reliait son cou à son torse. On aurait dit une baleine.
Il portait une chemise en tergal à rayures blanches et bleu délavée, détrempée de sueur. Il avait de tout petits yeux gris-bleus très clairs, au centre desquels on distinguait de minuscules pupilles.
Il s'est agrippé à son bureau des deux mains,en s'asseyant les yeux exorbités, soufflant comme un phoque agonisant. "Ephr... Ephr... Ephr...BonEmphr... Bonjour..." L'énoncé de ce simple mot l'avait cloué à sa chaise, sur laquelle il dégoulinait. Il s'est essuyé le visage à plusieurs reprises avec un mouchoir à carreaux. "Emphr...Alors... Emphr..." L'heure qui s'est écoulée en sa compagnie a été interminable.
Il s'agrippait à son devoir, il ne voulait pas renoncer, ça c'était net. Il a dû réussir à articuler cinq phrases. On aurait dit un vieux qui n'arrive plus à bander qui essaie quand même une dernière fois. Il était en train de crever. Et nous on le regardait avec indifférence. Ça a été notre unique heure de cours avec lui. Ensuite il est entré à l'hôpital et on a eu un rempla-çant. Etonnamment, Monsieur B. n'est pas mort tout de suite, il est resté à l'hôpital toute la durée de l'année scolaire. Je n'ai jamais su ce qu'il avait, quelque chose au foie probablement.
Madame D. était professeur d'espagnol. Trente-cinq ans à peine, un bon mètre soixante-dix-sept. Très sèche, les os saillants aux articulations, des seins dont on distinguait seule-ment les tétons petits et durs. Un visage pas très beau, aux pommettes proéminentes, un vilain nez trop long en trompette et une cicatrice de bec de lièvre, le tout juché sur un cou à la pomme d'Adam saillante. Et pourtant elle dégageait quelque chose de particulièrement excitant. Ses gestes amples et élastiques, faisaient voler autour d'elle les tuniques indiennes qu'elle portait. Ses grands pieds dansaient sur le sol carrelé dans ses fines chaussures sans talon. Parfois elle portait des bottes montantes en cuir, qui focali-saient mon regard sur le triangle de peau en haut de sa cuisse lorsqu'elle s'asseyait sur sa table, entrebâillant la fente de sa longue jupe.
Elle aimait la vie et pendant l'heure de cours on avait l'impression que toute la classe était en train de lui faire l'amour. Elle riait à tout bout de champ d'un rire franc et strident. A elle il ne fallait pas lui faire, elle en savait plus que nous sur la vie. C'est elle qui m'a fait découvrir "le chien" de Goya, une de ses dernières peintures exécutées sur les murs de sa maison alors qu'il était en train de devenir aveugle.
Un immense rectangle vertical jaune, avec un tout petit triangle de ciel dans le coin supérieur droit, au milieu duquel, en faisant attention on distinguait une tête de chien enterré vivant.
Madame D. était heureuse, elle essayait de nous faire partager un peu de son enthousiasme pour la vie. Souvent elle nous parlait de son mari dont elle était éperdument amoureuse, un Espagnol qui la limait sec tous les matins pour qu'elle arrive en classe dans cet état. Quand j'ai appris qu'il venait de se suicider sans lui laisser d'explication je me suis dit : merde. Effectivement, elle n'a pas trop compris. Lorsqu'elle est revenue de son congé maladie, quelque chose s'était éteint en elle. La joie s'était évaporée.
Monsieur C. aurait voulu être professeur d'histoire. C'était un petit bonhomme d'un mètre cinquante en costume pied de poule moutarde terne et élimé. Des lunettes à triple foyer derrière lesquelles fuyaient des yeux de fouine peureuse. Un nez d'alcoolique à la Mister Magoo, des bajoues pendantes, des poils gris qui lui sortaient du nez et surtout des oreilles. Il mettait un soin méticuleux à confectionner des cônes de papier très réguliers avec lesquels il se curait lente-ment les oreilles. Il examinait le dépôt de crasse à la lumière du jour, appréciant la récolte d'une moue avant de revenir à nous à contrecoeur. (...)