Collection Losers

 

L'homme aux sacs

JE VENAIS d'avoir 13 ans lorsque je l'ai remarqué pour la première fois, dans une salle de cinéma.

Nous étions deux ce jour là, venus voir un navet vaguement sadique produit par la Canon et dont j'ai oublié le titre. Lui, portait un pardessus tout râpé, avec lequel je l'ai toujours vu par la suite. Il transpirait beaucoup et regardait à droite, à gauche avec ses petits yeux porcins. Un pervers, je me suis dit.

La deuxième fois on s'est retrouvé à quatre, deux lascars puceaux en sus, à regarder une reprise d'Emmanuelle, au Nef Scala, un cinéma populaire situé dans une rue à putes entre deux sex shops. Le guichet était tenu par un clandestin Vietnamien qui ne parlait pas français.

A l'intérieur des salles les fauteuils étaient lacérés de coups de cutter. J'ai fini par remarquer que trois fois sur quatre où j'allais au cinéma il était là. Que ce soit pour un Greenaway, un Chuck Norris, un film gore ou un thriller. Au moment où j'entrais dans la salle je me disais : tiens, le voilà.

Il m'intriguait, avec sa démarche massive, ses lunettes dorées et surtout ses pattes rousses qui émergeaient de sous une chapka marron foncée. Un comptable. On dirait un comptable retors sorti d'un roman de Dickens, intransigeant au bureau et s'adonnant à ses petits vices tordus à l'extérieur. Il avait la quarantaine et c'est surtout ça qui m'impressionnait : je ne comprenais pas qu'à cet âge là on continue à aller voir n'importe quoi.

Et puis j'ai cessé d'aller au cinéma. Alors je l'ai oublié ou presque, il m'arrivait encore de le croiser dans la rue avec ses fameux sacs Ikéa ou Carrefour, grand modèle, un dans chaque main, pleins à craquer.

Et puis je me suis mis en tête de devenir écrivain et pendant deux ans je me suis cloîtré dans un atelier en compagnie d'autres aspirants artistes. Je ne mettais plus du tout les pieds dehors, à part pour acheter des bières à l'épicerie arabe et aller voir des groupes de hardcore minables dans des squats.

Un jour Michel a téléphoné depuis sa librairie pour dire "il y a quelqu'un qui passera vous acheter un recueil de photos, il m'a demandé l'adresse".

Le lendemain après-midi ça a frappé à la porte. Quand j'ai ouvert j'ai eu un mouvement de recul. C'était lui, avec sa chapka et ses sacs. Le visage rougeaud, un peu pelé, gercé aux coins des lèvres. Je ne l'avais jamais vu d'aussi près. Je suis resté sans un mot dans l'entrebâillement de la porte. "Bonjour, je suis venu acheter votre recueil Mourir & Mourir, on m'a dit de venir ici". "Oui, c'est ça, attendez, on va monter chez moi". Je n'y crois pas. Lui. Ici. J'ai tiré la porte de l'atelier et nous sommes montés à l'appartement. "Oui, c'est ça. Exactement ! C'est bien ça", il a fait en feuilletant le bouquin mal relié. "Combien ?". "Cent Francs...". "C'est ça. Oui, bien, d'accord, tout à fait". Puis il a plongé la main dans la poche intérieure droite de son pardessus et il en a sorti une enveloppe blanche qui contenait un billet de cent francs plié en deux.

"Cent francs. C'est ça. NOUS SOMMES D'ACCORD. Bien, tenez...", il a fait en me tendant le billet et en glissant le recueil dans un de ses sacs. "Et vous avez d'autres choses dans le genre ? Je ne veux pas déranger. Je demande ça comme ça. Mais peut-être que ça pourrait m'intéresser...",

il a dit d'un air mi-pincé, mi-sournois. Je lui ai sorti les bandes dessinées d'Arnaud mais ça n'a pas eu trop l'air de l'accrocher.

"Non, ce n'est pas ce que je cherche. Et ça ? Là ! Qu'est-ce que c'est ?", il a fait en désignant une petite gouache de Julien. Un corps masculin bondissant sur fond de quadrillage, un coup de marteau matérialisé dans le crâne. "Ah, ça, c'est une peinture de Julien. Ça vous plaît ? Il y en a d'autres en bas". "D'autres ? C'est à vendre ? Combien ? Combien de formats, quel prix ?". "Heu combien ? Je ne sais pas. Celle là n'est pas à vendre, il nous l'a offert, mais je peux vous montrer celles qu'il y a à l'atelier". "En bas, vous dites ? C'est à dire qu'il y en a d'autres ?". "Oui, je peux vous les montrer, si vous voulez...". "Vous êtes sûr ? Parce que je ne voudrai pas déranger...". "Non, non, c'est bon".

Nous sommes descendus à l'atelier et j'ai commencé a extraire quelques peintures des épaisses couches de tableaux qui s'aggloméraient contre les murs. "Ah, mais dites moi, c'est pas mal ça. Pas mal du tout. Ah oui. Ah, là OUI. Mais combien ?". "Je ne sais pas il faut voir avec la personne...". Les peintures défilaient. J'ai dû lui en montrer une trentaine. "Oui. Non. Là, OUI. COMBIEN VOUS DITES POUR ÇA ?". "C'est un triptyque". "Non, alors. Je n'aurais pas les moyens".

Dans mon dos je voyais Jean et Mathieu, qui souriaient narquoisement. "Ça, non. CA, peut-être. Combien ? Non, finalement, non, je ne pourrai jamais tout prendre. Bon, ÇA, ça m'intéresse. Combien ?". "Je peux demander le prix, il faudra que vous repassiez dans une semaine environ...". "Dans une semaine. Vous êtes sûr ? Bien. D'accord. Au revoir alors. Dans une semaine. Ici ? Bien. D'accord. Au revoir alors. Bon. D'accord. Dans une semaine. Aurevoir alors", il a fait pendant que je le raccompagnais jusqu'à la porte d'entrée. Il l'a encore répété trois ou quatre fois pendant que je disais "oui, c'est ça".

Nous nous sommes serré la main puis il s'est éloigné, ses sacs ballottant avec lui et il a disparu au coin de la rue. "C'était quoi ce phénomène ? On aurait dit qu'il se croyait dans un supermarché...", m'a fait Mathieu. "Il était venu acheter un bouquin. En fait je le connais depuis hyper longtemps, ce mec...".

Et une semaine plus tard il était là. J'avais vu Jules entre temps alors j'ai pu lui annoncer un prix. Ça allait. Il a regardé les autres toiles encore une fois mais son choix était fait. Deux gouaches format A3 horizontal, deux types qui se battent l'un des deux maintenant le visage de l'autre au bord d'un trou sur le sol rouge.

"Bien, d'accord, je prends. Je ne peux pas vous payer tout de suite, il va me falloir le temps de rassembler l'argent. Cela ne vous pose pas de problèmes ? Il me faudrait un mois, disons. Pas plus. Pas plus. Mais j'aurai besoin d'un mois. Je ne récupère les tableaux qu'une fois la somme intégralement réglée, évidemment. Je ne les prendrai évidemment qu'une fois le règlement effectué dans sa totalité. Evidemment". "OK, d'accord, un mois...". "Vous lui faites la commission. Nous sommes d'accord, un mois ? Je repasse dans un mois pour régler la somme et récupérer la toile. Nous sommes d'accord ?". "C'est ça". "Bon. Merci. D'accord. Au revoir alors. Un mois. Bon. Merci. D'accord. Au revoir alors", il a dit avec des coups d'oeils hâtifs à droite et à gauche, puis il m'a tendu la main avec un sourire coincé, a lâché une petite série de "Bon. Merci. D'accord et au revoir" avant de s'éloigner dans la rue.

Il est revenu payer les deux peintures, qui ont disparu dans ses sacs, puis il en a acheté deux à Caillou, qui faisait une vente à prix massacrés sur des vieux boulots dont il ne voulait plus entendre parler. Deux petites huiles sur bois. Une tête hurlant à l'extrémité d'une spirale encastrée dans un quadrillage parasité par la chair et un homme poisson préhistorique aux mâchoires proéminentes. Deux cents balles le lot, une affaire.

Il a également acheté une autre peinture à Julien, puis une autre. De la chair. Tendue. Fichée dans des crochets, mutilée. Petit à petit il est devenu moins "Ça oui. Ça non ". Nous avons commencé à discuter. "Ce que je cherche, en fait, c'est sexe et violence", il m'a dit un jour. (...)