Collection Losers
Le boutonneux
Thierry était curieux de tout. Et les déboires qui ponctuaient presque quotidiennement sa route n'entamaient en rien cette curiosité insatiable.
Tout l'intéressait. Tout le passionnait. Je le revois encore chantant la chanson du générique du fameux dessin animé tiré des comics de la Marvel "Les aventures de l'Araignée". A chaque fois il commençait à chanter "L'Araignée, l'Araignée..." et puis il partait d'un grand éclat de rire, le corps plié en arrière, presque à 90 degrés. (Il était la seule personne, à ma connaissance, à réaliser une telle prouesse, ce qui nous étonnait et nous amusait à chaque fois).
C'était à la fin des années 70. La dictature Pompidou sévissait. Nous étions une bande de copains à fréquenter les bars de la Croix-Rousse. On buvait des bières en écoutant Devo. A l'époque nous avons dû passer "Mongoloid", sur une vieille platine pourrie, plus d'un millier de fois.
Parfois nous quittions le plateau pour les pentes. On descendait au Moderne, rue Burdeau. Une boite branchée au décor très froid, très clinique : miroirs, métal, néon et carrelage blanc. Chaque fois qu'on débarquait, le patron, qui nous connaissait bien, passait Mongoloid.
Les yeux de Thierry se mettaient à briller. Il chantait, parfois même il hurlait presque. Notre table devenait vite le point de convergence de tous les regards. Et nous en ressentions une sorte de plaisir naïf. Nous n'en demandions pas plus et je crois que ces années-là furent les seules années de ma vie pendant lesquelles j'ai été vraiment heureux. Thierry je le connaissais mieux que personne.
Avec Richard, un autre copain, nous avions ouvert un magasin de livres d'occase, rue Burdeau, POINT A LA LIGNE.C'est le Boutonneux qui avait trouvé le nom. C'est ainsi que nous avions surnommé Thierry. A cause de son visage couvert d'une perpétuelle acné.
Nous carburions tous trois à la bière. Faut bien avouer qu'on crachait pas non plus sur le shit et l'herbe. Thierry et Richard c'était aussi les amphés et les comprimés de toutes sortes. Moi je prenais parfois des amphés. J'aimais bien le côté speed et le bien-être que ça procure, mais je préférais tout de même l'alcool.
Question comprimés, Thierry et Richard devaient s'en enfiler chacun plus d'un millier par an. Peut-être plus. J'ai jamais trop su exactement. Dès qu'il arrivait chez quelqu'un pour la première fois, même s'il n'avait jamais vu la personne avant, Thierry demandait aussitôt s'il pouvait jetait un coup d'oeil dans l'armoire à pharmacie. Il n'était pas rare qu'en fin de soirée il reparte avec une dizaine de tubes et boites de comprimés de toutes sortes, sans parler des ampoules de caféine et des flacons de sirop. Et puis il y a eu les buvards et les champis.
Dès lors le magasin est devenu la scène d'une tragi-comédie permanente. Richard ne venait pratiquement plus (ses magouilles et ses problèmes avec les flics remplissaient bien ses journées) et Thierry s'absentait de plus en plus souvent. Il n'en avait même pas conscience, je crois. Il avait commencé à vivre dans un autre monde. Fuyant notre triste réalité pour une réalité parfois plus terrifiante encore. Et puis le temps a commencé à se dérégler. Même moi je n'y comprenais plus rien.
Par exemple, en milieu de matinée, vers 10 heures, nous ouvrions le magasin. Presqu'aussitôt Thierry m'annonçait qu'il devait s'absenter cinq minutes pour régler une affaire - je n'étais aucunement dupe et je savais bien que c'était pour aller voir un dealer -, et lorsqu'il revenait cinq minutes plus tard la nuit était déjà là et j'étais en train de fermer la boutique. Le temps semblait ne plus exister. La réalité elle même n'était plus ce qu'elle aurait dû être. Nous vivions ailleurs, dans une zone de non-temps. Et cela ne faisait qu'ajouter une touche d'irréalité supplémentaire à notre quotidien.
Nous vivions trop vite. Sautant peut-être, parfois, des étapes essentielles. Mais nous n'en avions cure. Il fallait vivre vite. Le magasin tournait correctement mais avec les besoins toujours plus importants de Thierry la caisse était souvent vide. D'autant plus qu'aux acides succéda rapidement la poudre. Coke et héro devinrent alors le nouveau véhicule de notre quotidien. En quelques semaines la boutique se transforma en plaque tournante de toutes sortes de deals, avec tout ce que cela amène de problèmes, d'emmerdes et de délires paranoïaques. D'autant plus que chez Thierry le mélange bière, champis et poudre, finissait par avoir des effets détonnants. De temps en temps je me demandais si nous n'avions pas réussi à pénétrer à l'intérieur même d'une bande dessinée, improbable croisement entre les aventures des Pieds Nickelés, celles des Freaks Brothers et un album de Baudoin.
C'est ainsi qu'une nuit, vers quatre heures, après avoir consommé un peu trop de champignons, Thierry se ramena en pyjama au magasin. C'est la curieuse absence de gens dans les rues qui le ramena à la réalité et lui fit comprendre que ce n'était pas encore l'heure de l'ouverture.
Le même jour, au beau milieu de l'après-midi, il surgit de l'arrière boutique, le pantalon à peine boutonné, en hurlant
"j'ai vu des ectoplasmes dans les chiottes. Je vous jure que c'est vrai. Il y a des ectoplasmes dans les chiottes".
Je vous laisse deviner ma tête et celle des cinq ou six clients qui étaient là. (...)