Collection Losers

 

Akim

 

Akim avait une tête de mort. Un visage ovale lisse, tirant sur le jaune, la peau collant à son crâne à l'arrondi parfait surmonté de cheveux noirs frisés très courts. Deux yeux ronds aux pupilles en tête d'épingle collés au milieu, presque sans sourcils. Deux lèvres fines recourbées en un sourire hypocrite.

Akim c'était un pseudo à la con trouvé dans une BD pour débiles légers. Ça faisait environ un an que j'entendais parler de lui.Une sacrée réputation d'enculeur l'auréolait : dealer de came vicelard, il venait de cambrioler Dodu un pote musicien qui avait eut le malheur de biznesser avec lui et qui avait finalement décroché.

C'était l'automne, on était en train de faire des travaux dans la librairie associative quand il est entré sans frapper. Un grand type tout mince, clean, polo Lacoste, mocassins en cuir clair, pantalon blanc avec un pli au milieu, eau de toilette je sais pas quoi.

Une impression de propreté artificielle, comme un chiotte payant. Il a fait le tour comme s'il était chez lui, sans rien demander à personne, il nous a regardés un par un. J'étais perché sur un escabeau à m'envoyer des gouttes de peinture dans la gueule à chaque coup de rouleau sur le plafond.

"Salut", il a fait , "c'est cool, hein, ça peint grand ?".

"Hun, hun", j'ai répondu sans tourner la tête.

"C'est cool, c'est cool...". Il a continué à tourner en rond à grandes enjambées, un sourire se figeant en l'air toutes les 40 secondes. Voilà donc le fameux Akim, le grand Akim, Akim le magnifique. Qu'est ce qu'il est venu chercher ? "Ho, vous faites des travaux, hein, cé ça ?".

"Hun, hun...".

"C'est cool, franchement, c'est cool". Son regard de serpent parcourait la pièce de haut en bas en long en large et en travers. "Aouais, vous avez pas vu Suzy, par hasard... ". Nous y voilà. Une nouvelle cliente donc, voire une nouvelle dealeuse ? Personne n'a répondu.

"Vous savez pas où elle habite, hein ?". Putain de peinture de merde. Ça tient que dalle et ça dégouline de partout. De la vraie flotte. Une affaire. Trente balles les 10 litres, tu parles. De la vraie merde... "Ça fait rien, c'est pas grave, je passais juste dans le coin, on sait jamais, hein ?". Il est ressorti faire les cent pas sur le trottoir, puis il est revenu à l'intérieur. "Vous êtes sûr que vous savez pas, hein ? Vous êtes ses potes, non ? On m'a dit elle habite là ... C'est pas grave, pas grave. Cool la peinture...".

Il est ressorti et 10 minutes après il est tombé sur Suzy et ils sont montés chez elle, juste en face. Voilà. Le loup est introduit. Il pue la charogne à 10 bornes à la ronde mais une des poules pense qu'elle aura le dessus. Advienne que pourra. Cool. Akim et son gros chibre. Un super pote. Arrête de te prendre la tête, c'est pas tes oignons.

J'ai activé la peinture. J'étais nerveux, j'ai pas mal débordé. Les jours suivants il a refait son manège. "Ho, par hasard, vous savez pas où j'peux trouver Suzy ? Elle est pas chez elle...". Ensuite je l'ai recroisé chez Suzy et Phil. Ouais, cool! Super, Akim le roi du zars ! Je me disais chaque fois qu'il était là quand j'entrais chez eux. Sûr que ça ferait plaisir à Dodu de le revoir. "Ho j'sais pas ki cé ki l'a niké Dodu mais cé pas moi. C'fils de pute y croit cé moi. Moi gé rien à voir là-dedans, j'nike pas les potes, moi. Franchement j'aime pas on parle sur moi par-derrière, kom ça, cé pas bien. J'dis cé pas cool".

C'est vrai, c'est pas beau de dire du mal des gens. Un innocent pareil, si c'est pas une honte. Akim Calimero, martyr de la vilenie universelle. Enfin, c'est pas mes oignons. Ils sont grands Phil et Suzy. Quand même, ça me dérangeait. Chaque fois qu'il se cassait je pouvais pas m'empêcher de prêcher un petit sermon dans le vide : " J'ai pas de conseils à vous donner mais il craint ce type. Il est là pour vous baiser. C'est gros comme une maison. Putain, merde, mais y'a aucun échange à aucun niveau. Il en a rien à péter de votre gueule. Il est juste là pour vous baiser. Vous avez vu le coup qu'il a fait à Dodu... ". " Il dit que c'est pas lui ", lâchait Suzy en faisant même pas semblant d'y croire.

Enfin, c'est pas mon problème, j'ai pas à faire la maman, merde. Et puis on enchaînait sur autre chose, les ragots du quartier, les histoires de peinture, de bouffe, de musique, d'écriture, de défonce, de chiens ou de chats... J'avais pas envie de voir ce type. Chaque fois qu'on se croisait on faisait comme si on se connaissait pas. La plupart du temps

j'étais chez Suzy en train de discuter en fumant des joints, ça frappait. "OUIII ! QUI C'EST ? QUI C'EST ?". Ça répondait pas alors elle se levait pour ouvrir la porte. " Ah, Akim ...". Il entrait, tout raide, les pupilles annihilées. "Cool, cool".

Il faisait le tour de la pièce en disant bonjour d'un petit signe de main. Un jour avec un blouson Chevignon, un autre avec une jaquette en jean neuf et des Ray Ban, toujours avec son eau de toilette virile. "Alors, ça marche les affaires ?". "Hun, hun". Il s'asseyait, l'air de rien, restait là sans rien dire, l'esprit ailleurs, probablement à compulser son organiseur mental. A telle heure baiser untel. A telle heure aller refourguer à ce fils de pute de machin. Ne pas oublier les cakes de la Part Dieu. 20 H au parking. Ils viennent en caisse. Des fils de riches de merde. De la racaille. Bons clients. A garder au chaud. Des merdeux. Petits merdeux. Tout petits. Petits petits. Je les enkule. Y VONT EXPLOSER. La vie d'moi. Putain comme j'assure. Une Bête. Une bête sauvage. L'homme panthère. Je les NIK tous. Un par un. JE LES EMBROCHE. Bon et les autres taches, les artistes ? " Alors, ça marche vos histoires ? Cool, c'est cool", il lâchait sans attendre de réponse avant d'entrer dans le vif du sujet, "Aouais t'sais j'passais par là, dans l'quartier comme qui dirait par hasard, tu vois.Tu cherches pas quelque chose, par hasard, hein ?".

Et là, selon la réponse, soit ils allaient faire affaire dans un coin de l'appart, soit il restait assis, pensif. "O.K., j'insiste pas. Tu veux dékrocher, j'suis réglo. T'sé koi ? T'as raison. Nan mais sans dec' j'te jure, c'est pas bon s'produit. C'te nuit je me suis réveillé mon lit était trempé. T'sé s'ke ça veut dire trempé ? Une vraie baignoire, la vie d'moi. Nan, c'est pas bon, j'dis k'ta raison". Puis il sortait un képa d'une de ses chaussettes violettes , le vidait lentement sur la table devant lui et se mettait à écraser le caillou, à l'aplanir puis à le diviser en longs rails, qu'il brouillait, réaplanissait et retaillait, pour passer le temps.

Y croyent i disent non j'me casse. Pour qui y m'prennent ? Là où il y a la difficulté Akim contourne. Rusé comme le faucon. L'homme léopard. On m'attend là. Hop, j'arrive sur le côté. Le tour est joué. Pour qui i s'prennent ? "Hé, t'sé koi ? Hier j'ai vu à Mystères comme koi y'a une femme et ben elle était morte, morte pour d'vrai, hein et ben elle a ressuscité. J'te jure. Plusieurs fois même. Kom koi cé à cause des vies intérieures, t'savais toi k'on vit plusieurs fois ? Nan mais j'te jure, y'a des trucs dingue, hein ? J'ai vu l'émission, le re-por-tage même".

Akim adorait Mystères. Ça, ça le dépassait franchement. Pas comme tous les petits merdeux camophiles qui pouvaient pas le blairer mais qui lui achetaient quand même. Des lopettes. Des femmes. Des lâches. "T'sé koi ? Moi j'te jure, dans la vie j'aime pas les bâtards. J'te jure, les fils de putes j'les nik. Sans dec' tu vois un mec y frappe une femme, kes tu fais ? J'te jure, moi j'l'éclate. Sans dec', c'est pas bien frapper une femme, c'est pas cool. Tu trouves cé cool toi, frapper une femme ? Sans dec', la vie d'moi j'dis cé pas cool...". Souvent il s'en prenait à Loupiote, le chat de Suzy. Une petite claque par-ci, un petit coup par-la et vas-y que j'te tire la queue.Trop kons ces chats, j'arrive pas à i croire. Regarde, regarde, la vie d'moi... "Oh, cool, Akim ! Laisse le chat tranquille...", lâchait Phil.

La présence d'Akim avait quelque chose de surnaturel, dès qu'il était là une grosse chape de plomb tombait sur la conversation. On en profitait tous pour vérifier le dessous de nos ongles ou l'état de notre rasage. Il était le seul à parler, le reste le saoulait. Une où deux fois quelqu'un a essayé d'ironiser mais ça lui a pas plu. Ses yeux se sont mis à aller de droite à gauche et il a joué encore plus nerveusement avec le couteau, avant de s'en reprendre au chat.

"Ho, t'sé koi, moi j'aime pas les fils de putes, les enkulés, les balances, ceux i parlent par-derrière. Moi j'les nik les fils de putes, j'les nik. T'sé koi ? Faut être droit dans la vie ! Moi j'aime les gens droits".

Après son départ c'était l'avalanche de commentaires à chaud, les dernières impressions des envoyés spéciaux en provenance de Akimcity, la session extraordinaire des députés de la lâcheté.

Moi : "Franchement, il craint trop ce type. Je sais pas, trouvez un autre fournisseur, il va finir par vous baiser, y'a que ça qui l'intéresse. Speedy, c'était moins dangereux avec lui. Akim, il est complètement à côté de ses pompes. C'est un malade, il est dangereux".

Phil : "Dangereux, je sais pas. Il est bête, surtout. Faut le tenir, c'est tout. Faut pas lui lâcher la bride. Dès qu'il fout les pieds ici je le quitte pas une seconde du regard. L'autre jour, il débarque, y'avait un bout de shit sur la table, trois-quatre joints, je tourne la tête un quart de seconde pour attraper le paquet de feuilles qui traînait sur l'étagère et quand je me retourne le bout avait disparu. Je suis con, mais quand-même. Je lui fais "Rends-le Akim, je sais que c'est toi, y'a personne d'autre dans la pièce". "Hein, koi, tu m'akuses ? Tu veux dire tu m'traites de voleur. Ch'uis pas un voleur, zob. La vie d'moi, c'est pas bien d'akuser comme ça. Ton bout je sais pas où k'il est, il doit bien être kekepart". Ensuite il se lève et il fait mine de chercher avec moi et puis il laisse tomber le bout de sa main, devant moi, en faisant semblant d'être discret, mais il y arrive pas et il me fait "Tiens, voilà ton bout, tu vois, j't'avais dit. Sans dec' faut pas parler sans savoir, cé pas bien. Moi j'nik jamais un pote, la vie d'moi". Benoît : " il est complètement schizo, tu peux jamais savoir à quoi t'en tenir avec lui, c'est un malade". Moi : "Je sais à quel point je suis lâche et c'est le genre d'emmerdes que je préfère éviter. Je sais que je pourrai pas faire grand chose le jour où il tape sa crise".

"Il est pas costaud, il a plus que la peau sur les os, la came le bouffe complètement". "Je sais pas, il est dingue, c'est pas une question de force physique, c'est les nerfs, si t'es pas dans le même état d'esprit tu te laisses prendre au dépourvu".

Suzy ne disait rien, nous écoutant plus ou moins, ses 11 ans d'exercice quotidien de la toxicomanie lui apportant un point de vue forcément beaucoup moins naïf que le nôtre. Petit à petit Akim faisait de plus en plus chez Phil et Suzy ce qu'il aurait fait chez sa mère si elle l'avait laissé faire. Il entrait sans frapper, allait se débarbouiller dans la salle de bain sans rien demander, sortait en soufflant, dégoulinant de flotte puis s'asseyait dans un coin pour examiner ses plans de bataille mentaux. Les yeux mi-clos, un rictus mi-stupide, mi-méchant aux lèvres. Les mollets agités de tics nerveux. L'oreille aux aguets, se dressant brusquement à l'énoncé des mots "argent", 'thune", "flouze", franc", "caillasse" ou au bruit d'un billet froissé. C'était tout juste si vous, vous ne le dérangiez pas.

Parfois la nuit Phil et Suzy entendaient des pas monter l'escalier jusqu'à leur porte, puis s'arrêter et rester là un quart d'heure. Un jour Phil m'a dit qu'Akim lui avait montré son gun, un petit calibre. "Le plus marrant, l'autre fois il m'expliquait, c'est qu'il se prend pour le génie du mal. Tu sais, comme les méchants dans les films américains. Il croit que personne ne le calcule, qu'il baise les gens sans qu'ils s'en rendent compte. Il se voit comme un artiste de la baise et en plus il est persuadé de faire le bien, il nique les riches, c'est Zorro, le justicier masqué". En attendant je le voyais chaque fois que je mettais les pieds chez eux. "Ho, t'sé koi ? Y'a des gens i prennent feu tout seul. Y crament d'un coup, kom ça, j'te jure . Après y'a un p'tit tas de cendres. J'te baratine pas, j'ai vu à Mystères l'autre jour. Comme quoi dans la vie y'a des trucs bizarres, hein ?", il lâchait avec un regard pénétré. On pouvait pas s'empêcher de sourire, discret.

"Ho, c'est koi ki vous fait rire ? C'est pask j'parle comme un bébé ? Et ben, t'sé koi ? C'est pask j'ai eu un ac-ci-dent d'caisse une fois. J'te jure. Une caisse de pédés k'arrive en face. Vlam. Dans l'arbre. J'ai rien compris. Ensuite y m'ont mis à l'ho-pi-tal. J'tais dans l'coma.

Même, t'sé koi ? Même i voulaient m'débrancher mais ma mère elle a fait "vous débranchez pas mon fils". J'te jure, elle m'a sauvé la vie, ma mère. Hé, aouais, moi, t'vois j'tais dans l'coma pendant c'temps, j'ai rien calculé, ma mère elle m'a rakonté après. Et, aouais, j'me suis réveillé après 4 jours d'coma. 4 jours, j'te baratine pas ! Quand j'me suis réveillé, j'pouvé plus parler. T'sé, kom koi y m'ont dit, t'sé, t'as des ficelles dans la tête. Et ben moi, y'a des ficelles elles sont cassées. A cause de ça j'parle pas bien des fois". Personne n'a ri, ni même souri.

Et puis le cinéma d'Akim a continué. King Akim était de mieux en mieux habillé, pompes en croco et costard blanc, Ray Ban à monture dorée, la top classe des macs, Al Pacino dans Scarface. Akim le seigneur de la Pine était de plus en plus blême aussi, rongé par ses tics.

Kalkuler. Endormir. Kalkuler. Kouper la came aux médocs. Rekouper. Baratiner. S'akrocher. Akrocher. Niker les enkulés. Ces fils de putes de chiennes d'enkulés de leur mère. Pour ki i s'prennent ? Y croyent j'suis débile. Y veulent taper l'vice avek moi. Y s'croyent malins. Y croyent y vont m'niker. Moi j'nik tous ceux y veulent m'niker. Avec ceux qui tapent le vice moi j'fais l'tourne vice.

Y croyent j'sais pas i parlent par-derrière ces bâtards. Y m'prennent pour un kon. (...)