Collection Losers
L'âge du Christ
JE N'AI QUASIMENT pas connu Philos. Avant qu'il passe un mois à tuer le temps en notre compagnie, j'avais dû le croiser une petite vingtaine de fois sur les pentes de la Croix Rousse, chez des potes, pendant des vernissages ou des concerts, lorsqu'il était le chanteur de Hitchike, un groupe post Hard Rock croix roussien. Sa dégaine de tox surexcité m'avait toujours intrigué.
Il avait le visage osseux, un nez de rapace, une crinière blond-roux et des yeux bleu presque transclucides toujours en mouvement. J'avais tout de suite senti que c'était un type intelligent, nerveux et vif d'esprit.
Je pense que lui avait fini par m'identifier comme un môme traînant avec des gens qu'il fréquentait plus ou moins. Je ne sais pas ce que je pouvais représenter pour lui. Puis il y a eu ce fameux été. Ça devait être la fin du prin-temps, après une expo et une performance. Il faisait chaud. On s'est retrouvé à bavarder en picolant de la '16 assis sur le trottoir de la rue du Chariot d'Or.
Ce soir là, il m'a raconté son histoire :
il était musicien, il venait d'Alsace, où il avait pris l'habitude de cambrioler les pharmacies pour s'approvision-ner en came. Il avait fini par se faire serrer. Sa copine, qui était avocate, s'était occupée de son dossier. Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour l'aider le temps où il était resté en taule. Ça avait crée quelque chose de bizarre entre eux. Le jour où il était sorti ça ne collait plus. Un truc était cassé. Elle n'a pas pu l'accepter et un matin elle avait ouvert le gaz, se faisant sauter avec l'appartement et le studio d'enregistrement. Après, il avait sombré. " J'ai dormi dans ma caisse pendant deux ans, complètement défoncé, en état de choc. Je ne voyais plus personne, je ne parlais pas." Puis, il était venu à Lyon avec une copin et petit à petit il avait réémergé.
"Ça fait presque trois ans que je suis là. Je commence à peu près à voir le bout du tunnel. Là, j'ai plein de projets, je vais faire un truc avec les Beauz', ça se débloque, je m'éclate bien. J'ai la patate." Début juillet, il s'était mis à passer nous voir régulièrement. Sa copine était en Pologne, il devait la rejoindre en août.
En attendant il se retrouvait à zoner sans un rond dans la Croix-Rousse déserte. Ses visites sont vites devenues quotidiennes et on est plus ou moins devenus amis. Du haut de ses trente et quelques balais, il venait chaque fin d'après midi nous raconter ses souvenirs amoureux. Comment il avait baisé sa cousine à 14 ans. Comment il s'était tapé machine qui était inerte comme de la gelée. Il en rajoutait dans le sordos, mimant les bruits et précisant minutieu-sement les détails physiques, pour nous impressionner. Le tout en se marrant. Les fois où il n'y avait personne de disponible, il s'installait une sorte de plage dans la cour, avec canapé et parasol, et il regardait Akira au magnétoscope. Le lendemain, c'était les vidéos de Costes et Suckdog en plein après-midi, le volume à fond. Ça le faisait marrer.
Le soir on buvait des bières affalés sur le trottoir. C'était l'été, il n'y avait plus personne. Parfois on s'allongeait au milieu de la rue pour admirer la platitude du ciel Lyonnais. Un après-midi, ayant repéré que je me faisais autant chier que lui, il m'a proposé d'aller faire un saut chez lui. En fait il avait besoin d'aide pour porter un vieil Amstrad qu'on lui prêtait pour taper ses mémoires. Ça ne m'enchantait pas mais j'ai dit "d'accord", tellement je m'emmerdais.
Alors on est parti. On suait comme des bêtes, avecnos éléments d'ordinateur. Il parlait sans arrêt. "J'ai envie de baiser... J'ai envie de baiser. En ce moment je pense qu'à ça. Putain j'y crois pas. Non, mais regarde moi-ça. Mate cette femelle ", il a fait en désignant une vieille alcoolo complètement ravagées. Des poches sous les yeux, les cheveux gras, collés, l'air gravement hallucinée. "Regarde moi cette chienne. Ça c'est de la femme. Putain regarde-la, j'y crois pas, elle suinte des muqueuses, putain elle sent le sexe un kilomètre à la ronde." Moi je baissais les yeux tellement j'étais gêné. Puis on est arrivés. En bas de l'immeuble il y avait une pharmacie. "Tu vois, la porte de la réserve est là. Il suffirait de pas grand chose. J'y pense chaque fois que je passe devant. Celle-la je l'ai déjà pétée un paquet de fois dans ma tête. " (...)