Collection Losers

 

La fille cadavre

LA FILLE CADAVRE était dans ma classe en 5ème.

Je la connaissais seulement de vue à cette époque-là. Véronique, elle s'appelait. Assez grande, un visage ovale aux pommettes marquées, de grands yeux clairs, des cheveux abondants, bouclés. Je me souviens d'avoir entendu raconter pendant un cours d'EPS qu'une photo d'elle à poil circulait dans le collège.J'ai jamais vu. Paraît aussi que son père était écrivain.

Je l'ai revue 8 ans plus tard, quand j'ai arrêté la fac. Elle a débarqué une fin d'après-midi à l'atelier avec son copain, par curiosité. Ils sont repassés deux ou trois fois. Je crois que l'ambiance lui plaisait.

Au début on n'a rien remarqué d'anormal. Elle ne parlait pas beaucoup, c'est tout. Puis son copain, qui jouait de la guitare, l'a plaqué et elle est venue se réfugier chez nous.

Elle a débarqué un midi, elle s'est assise devant une des tables, le regard dans le vide. Elle est restée là sans un mot. Au bout de plusieurs heures on a commencé à tiquer. Qu'est-ce qu'elle veut ? Qu'est-ce qu'elle attend ? On essayait de se concentrer sur nos boulots.

Le premier jour ça a été, on a réussi à faire abstraction d'elle. On sentait juste qu'un truc ne tournait pas rond. On lui faisait tourner les joints, machinalement. Elle tirait une taffe puis les posait dans le cendrier devant elle. A la fin de la journée on en a trouvé une quinzaine, à peine entamés.

Elle est restée assise comme ça pendant 48 heures. Le deuxième jour a été plus dur. Elle commençait à nous rendre franchement nerveux. Du coup on mettait la musique à fond. Missing Foundation, de l'indus' dur. Les hurlements à tue-tête de la cassette contrastaient violem-ment avec son mutisme. Elle tremblait un peu. Peut-être qu'elle avait de la fièvre.

L'après-midi du 2ème jour elle s'est mise à sangloter, légèrement. Jean lui a demandé ce qui n'allait pas. Elle a juste bredouillé "j'attends, ça viendra", les yeux grands écarquillés. On n'a pas insisté, on a monté le volume et on est passé dans l'autre pièce pour discuter. Elle est restée assise. Vers 3 heures je suis monté me coucher chez moi. Je crois que quelqu'un a fini par la faire monter dans la chambre de l'atelier. A l'époque ils dormaient à cinq dans 20m2. Cinq matelas en mousse couverts de chaussettes, de slips, de miettes de tabac et de feuilles de papier à rouler. Le lendemain quand je suis descendu, deux étaient sortis faire un tour, les trois autres peignaient, chacun dans leur coin, sans un mot.

"Quelqu'un veut un café ?".

Pas de réponse. Bon. Je suis monté. J'avais des textes à taper. Mon ordinateur était installé sur le bureau qu'il y avait dans un coin de la chambre. On va bien voir. Elle était allongée sur un des lits. "Salut". Pas de réponse. Elle n'a pas décroché son regard du plafond. J'ai allumé la machine, j'ai lancé le traitement de texte et je me suis mis à taper.

TAC TAC TAC TAC TAC. Un sanglot. N'y pense pas. TAC TAC TAC. D'autres sanglots, étouffés. "Heu, ça va pas ?". Pas de réponse. TAC TAC TAC TAC. Elle pleure. Peut-être que c'est moi ? Peut-être que je la fais pleurer ? Merde. Je peux pas continuer.

J'ai arrêté l'ordinateur et je suis descendu fumer un joint et boire un café. "Ça a été comme ça toute la nuit...", m'a fait Benoît. Je suis resté écrire en bas toute la journée. Dès qu'une cassette arrivait en fin de course on entendait ses sanglots. -"Qu'est-ce qu'on fait ? -Putain elle est chiée de venir faire ça ici, nous on va pas déprimer chez elle ! -Peut-être que ça va passer, c'est une crise... - Je crois pas, faudrait la secouer un bon coup, une paire de claques, qu'elle réagisse, c'est pas possible de se laisser aller comme ça ! " a fait Jean. Moi j'étais paralysé, comme d'habitude. Ça a duré encore une journée.

Le lendemain soir Marie et Eva, la copine de Romuald se sont occupées d'elle. Elles lui ont parlé calmement puis l'ont raccompagné chez elle en la tenant par la main. Quelques semaines plus tard elle a reparu. Ça allait un peu mieux. Un peu. Elle arrivait en fin de matinée, restait assise à braquer sur nous son regard fixe, une sorte de sourire aux lèvres, sans un mot, jusqu'à ce qu'on la mette à la porte vers 3-4 heures du matin. Puis son copain est revenu avec elle. Du coup elle est devenue un peu plus sociable. Un peu.

Elle téléphonait pour nous inviter à passer manger du gâteau aux pommes, chez elle de l'autre côté du pâté de maisons. On appréhendait. Plusieurs fois on a refusé, sous des prétextes bidons. Un soir où on s'em-merdait plus que d'ordinaire on s'est dit "allez, pourquoi pas..." et on y est allé. Le gâteau était mangeable. Par contre, elle, elle a passé la soirée à nous fixer sans desserrer les mâchoires. Putain mais qu'est-ce qu'elle veut ? On n'aurait jamais dû foutre les pieds ici. Je savais bien, j'aurais dû suivre mon intuition, trop con. Par la suite on a systématiquement refusé. Hormis la fois où Romuald, qui a un grand coeur, a fait l'erreur de lui répondre "tu nous invites à venir manger ce soir, bien sûr, c'est gentil". Ça nous est complètement sorti de la tête et on est monté manger chez moi.

Une fois où on parlait d'elle Pépé, qui joue de la guitare dans un groupe de métal, nous a fait : "Attends, tu veux dire Véronique ? Une fille assez grande, avec des cheveux un peu bouclés, les yeux bleux ? ".

"Hun, hun ".

"Non, j'y crois pas... Ben, ça s'arrange pas. Y'a quelques années on avait essayé de monter un groupe avec elle ".

"Avec elle ? ".

"Ouais, un petit groupe, pas terrible, on était jeune. C'était la chanteuse. Mais ça n'a jamais marché, elle était trop timide. Pour chanter elle s'enfermait avec le micro dans les chiottes. T'imagines ? ".

Nous ne l'avons pas revue pendant un an puis elle est revenue. On a eu l'impression, pendant une semaine, que ça allait mieux. Et un soir d'été assez arrosé, Benoît est sorti avec elle. Le lendemain matin on bougeait à Avignon voir un spectacle de Buto. Dans la caisse il a lâché "je crois que j'ai fait une belle connerie...". J'ai un peu ironisé, mais pas trop, je le sentais gêné.

Et le soir même, devant le Palais des Papes, devinez qui on voit débarquer : Marilyn et notre voisin de palier à qui on n'avait jamais adressé la parole en deux ans. Marilyn :

"ouais je l'ai embobiné pour qu'il nous amène, je suis avec l'autre, Véro. Je sais pas ce que tu lui as fait Benouille mais elle est dingue de toi. Elle a pas arrêté de me saouler dans la bagnole . Elle est complètement givrée cette meuf ! "

. "Elle est là ? "

. "Non elle s'est pris l'chou, elle vient de speeder".

Quand on est rentré à Lyon, c'est peu dire qu'elle attendait Benoît. Elle s'est remise à débarquer de 11 H à 3 H. Assise, ses yeux bleus grands écarquillés fixés sur lui. Du coup on n'existait plus pour elle. Ça nous arrangeait que le problème se focalise sur lui. Tous les matins il la raccom-pagnait à la porte.

Plusieurs fois il a essayé de lui expliquer, en prenant des pincettes, qu'il n'y avait rien entre eux, qu'ils avaient juste eu besoin de réconfort mutuel mais qu'il ne fallait pas trop en attendre, bref, qu'il ne l'aimait pas. Benoît n'est pas quelqu'un de brutal, il essayait de ne pas l'humilier. Elle écoutait très attentivement puis elle finissait par dire "oui, j'ai compris, on a besoin de temps, nous sommes différents mais maintenant on va pouvoir être ensemble ".

Benoît se tirait des plombs. Il est devenu cassant mais ça n'a rien changé. Elle revenait inlassablement tous les jours. Comme je l'ai dit, elle habitait le pâté de maison, de sa fenêtre on voyait nos appartements et la cour de l'atelier. Quand on montait chez l'un ou chez l'autre elle nous matait.

Une fois elle a passé toute la journée assise sur le rebord, comme si elle allait sauter. Ça devenait insupportable. Jean-Paul a fini par craquer : "non mais ça va pas la tête ? Qu'est ce que tu nous fais ? C'est quoi ce cinoche ? QU'EST-CE QUE ÇA VEUT DIRE ? Saute, si tu veux sauter mais reste pas là ! ". Le lendemain elle était là, à nous fixer de ses yeux de serpent. Ils ne cillaient presque pas. Toujours fixes, braqués sur vous, même quand vous la regardiez pas. Ça faisait froid dans le dos. Jamais un mot, enfin une phrase, parfois un "ah ", "oui ", "je sais pas ". Aucune communication possible. Elle absorbait ce qui l'entourait, comme une morte vivante. Je crois que c'était ça le plus gênant. Elle était pas méchante mais elle nous tapait sur le système. Un jour où on était bien frustré, avec Jean-Paul on l'a jetée. -"Ecoute ça ne peut pas continuer comme ça. Tu ne peux pas venir là tous les jours, rester à attendre. Et puis qu'est-ce que t'attends ? -Je sais pas. J'attends... -C'est pas possible, tu comprends ? -Pourquoi ? J'aime bien être ici . -Putain mais il y a des gens qui travaillent, qui vivent ici. Ça se fait pas de squatter les gens comme ça ! - J'attends... -Allez, ça suffit, tu rentres chez toi maintenant. Et tu ne reviens pas ! "

Je me souviens d'une autre fois où elle était venue me demander si elle pouvait me montrer des textes de chansons. Elle dessinait vaguement, elle faisait un peu de musique et elle écrivait un peu aussi. Ça m'a étonné qu'elle m'adresse la parole. J'étais pas trop mal luné, j'ai dit "OK". Elle est venue le lendemain. Quand elle est arrivée j'étais déjà moins enthou-siaste.

Elle m'a montré son cahier. Ce n'était pas très bon. Du symbolisme naïf et maladroit. "Tu sais, si tu veux faire de la création,il faut travailler. Ça ne vient pas comme ça ". Elle a écouté attentivement, les yeux écarquillés, puis elle a dit "merci. Tu m'as fait faire le tour du cadran. Ça tourne, j'ai le vertige... " et elle est partie. Elle est repassée un jour prendre le café. " J'ai rêvé de toi cette nuit. J'étais dans une pièce vide, obscure. Il y avait une araignée sur le mur. Elle me faisait peur. Et puis tu la coinçais avec un verre renversé mais ses pattes, toutes fines, passaient sous le verre et bougeaient ", elle a fait.

Ensuite on ne l'a pas revue pendant un an et demi. On n'a pas eu de nouvelles. Plus tard j'ai appris qu'elle avait fait de l'H.P., puis un jour où on faisait les courses à Monop avec Marie on l'a aperçu, le visage bouffi par les cachetons, enflée, l'air encore plus paumée. Je sais plus qui m'a raconté qu'elle avait eu une crise. Elle s'était retrouvée à faire du stop toute seule à une heure du matin et un routier pas très fin l'avais embarqué dans l'idée de la sauter. Elle avait réussi à s'enfuir à moitié à poil dans la campagne. Elle avait fini par atterrir en état de choc chez les gendarmes, qui l'avaient fait interner.