Collection Losers

 

POETE ET RIEN DU TOUT

 

VERS 14 ou 15 ans un jour qu'il devait avoir la haine, il a décidé qu'il serait poète ou rien du tout et il s'est alors baptisé Colin Folie, autoproclamé génie de première catégorie.

Je le connaissais un peu depuis quelques années à le voir de temps en temps parce qu'il jouait au ping-pong à Hirson et moi pareil à la Capelle et quand tu l'avais vu une fois, tu étais sûr de ne plus l'oublier....

Avec sa gueule concassée de farfadet des campagnes, ses cheveux longs bouclés, ses pauses efféminées et ses fringues de clown psyché... Et puis il aimait bien les petits garçons alors avec mes 3 ans de moins que lui, sûrement que je devais l'intéresser... Il me souriait gentiment et il me faisait les gros yeux globuleux qui roulent et il était toujours très agité alors très jeune déjà, c'était pour moi un genre de célébrité... Une fois, il est venu au CES avec une troupe de théâtre nous jouer une pièce en costume d'époque et je l'ai trouvé bien excitant ce jour-là.

Après quand on se voyait, j'aimais bien aller l'écouter, m'approcher pour le brancher mais ce n'était pas pour l'aventure sexuelle alors il me semble que je l'ennuyais, jusqu'au jour où je lui ai dit que j'aimais bien Antonin Artaud que je venais juste de découvrir et là, il a commencé à m'expliquer avec l'autorité de celui qui sait ce qu'il faut en penser et ça a duré pendant des années...

Il m'expliquait Artaud et la poésie et la vie et surtout il me parlait de lui, Colin Folie, de sa vie de poète maudit et de la conviction qu'il a toujours eu d'être un pur génie. Il m'appelait souvent, parfois tous les jours, pour que je passe lui dire bonjour et que je lui paye un coup ou deux et j'y allais parce qu'il était enragé, passionné par ce qu'il écrivait, des conneries que je trouvais plutôt jolies, bien rythmées, avec des images colorées,

de la métaphysique dans l'abstrait qui décollait mais c'était toujours très sérieux, voir pompeux, sans humour ni dérision alors on s'engueulait souvent parce que lui trouvait ça parfait... Et moi il me faisait marrer avec ses "Ô" et son vocabulaire hypertrophié dans la préciosité pour dire les violences du dedans, la viande qui baigne dans le sang et tous les déchire-ments des sentiments et du désir pour jouir dans le plaisir de l'extase mais là, on n'était pas en phase... Surtout rapport à l'homosexualité qu'on n'était pas d'accord... Il voulait absolument me faire dire qu'il n'y a pas meilleur mais je m'en foutais, pas intéressé, alors il pouvait faire et me dire ce qu'il voulait mais pas me tripoter, m'embrasser, me caresser... Alors ça discutait... Enfin, il m'expliquait toujours et moi je riais encore et après il était encore plus énervé alors le lendemain il me rappelait et ça recommençait...

Pendant des années je l'ai écouté me parler mais on s'écrivait aussi beaucoup et il m'écrivait pareil que dans ses poésies à faire le Colin Folie, cascades d'images autour de l'abject, la déchéance des corps et les mots qui s'enfoncent dans la douleur et le malheur, à n'en plus sortir jamais, enfermé dans son délire, toujours la même chanson répétée sur le même air que les mots d'Artaud alors j'ai fini par me lasser...Petit à petit jusqu'à ce qu'il décide de ne plus m'entendre le contredire...

Le seul recueil qu'il a publié, c'était à compte d'auteur en prévendant 80 exemplaires du tirage de tête à 200 balles il y a 10 ans à ses copains, ses proches et sa famille mais ça avait mis plus d'un an à les rassembler alors déjà il était dégoûté

et puis beau-coup plus tard dans un fanzine photocopié mal typographié, un cahier central avec une bouteille pleine de pinard en couverture, vide de l'autre côté, dans la période où il se vidait ses 3 ou 4 litres de gros pif à moins de 5 balles tous les jours...

Il a aussi écrit une pièce de théâtre située dans une décharge mais c'était toujours pareil dans le style, en beaucoup plus lourd qui passait moins bien, surchargé de symboles dérisoires mais grandiloquents alors je lui ai dit que c'était mauvais parce qu'il m'avait refilé le manuscrit pour que je donne mon avis et les quelques autres à qui il avait demandé n'avaient rien dit....

Ensuite il a pondu un roman et il m'avait montré ses cicatrices aux poignets pour me dire combien il avait souffert pour l'écrire j'avais ricané en me disant c'est pas possible d'être aussi taré et le texte en question il était illisible impossible à suivre et je ne lui ai jamais rendu le manuscrit qu'il ne m'a d'ailleurs pas réclamé... Il ne m'en a jamais reparlé et depuis je l'ai perdu...

Il était ridicule déjà et c'est devenu tragique définitif quand il a appris qu'il était séropositif d'avoir sodomisé il ne sait plus qui pendant sa période facteur à Paris, son sang pourri dans la balance de son oeuvre de poète de plus en plus maudit, il n'en avait pas dormi de la nuit et le lendemain matin, il est allé se planter devant l'ANPE d'Hirson avec des pancartes de revendication, protestation surréaliste avec un chapeau sur le tête, des lunettes noires devant les yeux et un foulard devant la bouche, seul et en silence...

Ça lui a rapporté deux petits articles dans les gazettes locales, l'Union et la Voix de l'Aisne, qui représentent aujourd'hui encore l'essentiel du dossier de presse de son oeuvre de poète de génie de mes deux... C'est après cet épisode malheureux qu'il a commencé à picoler sérieux, toujours aussi orgueilleux et prétentieux, en surface pour la carapace mais complètement à la masse, perdu dans une impasse... Le visage crispé torturé, la bouche convulsé, les dents gâtées et le regard débranché, déconnecté de tout, le mental trou de balle, pipi caca vomi pour l'essentiel de ce qu'il me racontait la dernière fois où il m'a écrit, au dos d'une pub pour les couches culottes du bébé qu'il aurait dû rester, mais qui dure depuis 35 ans pour le moment...

Il vient de rentrer à l'hôpital au plus mal avec l'oedème cérébral paralysé dans la chambre stérilisée en route pour la phase terminale...

Il était poète et bientôt il ne sera plus rien du tout, un illuminé dans le souvenir de ceux qui l'auront rencontré et qu'il a illuminés, quelques uns que je connais bien et qui sont tous d'accord pour dire que quand même, c'était quelqu'un de bien. Juste un vrai humain qui n'allait pas très bien...