TRAVERSER DU DÉSERT

LIONEL TRAN THOMAS FOUCHER Éditions Égone

 

 

 

 

Le soleil se couche à l'horizon. Tu poses ton pied droit, puis le gauche, dans le sable, qui s'affaisse légèrement. Cela fait combien de temps que tu marches ? Combien d'heures aujourd'hui ? De jours depuis ton départ ? Ton pied se pose dans le sable, des grains encore collés à la plante. Ton pied gauche se pose dans le sable, qui s'affaisse. Suivi du droit. Tes mains se balancent légèrement contre ton bassin. Tu interromps leur mouvement un instant, reprenant ton souffle.

Tu avances en ligne droite. Ne penser à rien, tu te répètes qu'il ne faut penser à rien, surtout pas au chemin parcouru, cela finira par s'arrêter, tu sais que cela finira par s'arrêter, le moment n'est pas encore venu, même si tes jambes te soutiennent à peine, même si la gorge te brûle et que tes paupières collées par le sel de ta sueur restent à demi closes, le moment n'est pas encore venu, tu ne saurais te l'expliquer mais tu sais que tu le sentiras. Tu avances droit, lentement, tes pieds se posant l'un après l'autre, tu passes des heures sans penser à rien, à sentir le sable s'affaisser, régulièrement, tes mollets se soulèvent, plantent les sandales en cuir un peu plus loin, la courbe du soleil décline imperceptiblement.

Respirer lentement, lentement, doucement. L'air brûlant qui sort de tes poumons enflamme tes lèvres écorchées. Un filet de sang très clair suinte sur ton menton, tu serres les dents, violentant tes gencives affaiblies. Tu as envie de serrer les poings, de hurler, mais tu déglutis, laissant le goût âcre envahir ta gorge, tu refoules ta rage, stérile, économisant ce qui te reste de forces.

Ton pas s'est ralenti, la pointe de ton pied ne va guère plus loin que le talon précédent, tu n'avances presque plus, tu respires doucement, des taches lumineuses apparaissent et disparaissent dans ton champ de vision, lentement, doucement, ta tête dodeline au rythme doux de tes pas, tu dors, tu dors presque en marchant, c'est tellement apaisant, l'air enveloppe tes mouvements, se lovant autour de toi, ta respiration, ralentie, est presque régulière, tu chemines dans un lieu immense, dont les portes ont été fermées de l'intérieur, tu es si bien ici, le corps nu enserré par ces draps dont la texture évoque celle d'une peau étrangère, légèrement humide, vivante, qui palpite autour de toi, t'enveloppant des pieds à la tête, tu te laisses bercer, flottant les yeux à demi clos, l'air est brûlant, tu as du mal à respirer, une goutte d'eau tombe sur le sol, ta langue humecte tes lèvres, tu tombes à genoux, serrant un peu plus les draps qui sont enroulés autour de tes jambes, tes jambes dont tu ne sens plus que l'engourdissement, comme si ton corps se rétrécissait jusqu'au bassin, le tissu humide se resserre autour de tes jambes, tu n'arrives plus à bouger, ton souffle s'emballe, dérape, tu ouvres les yeux, ton pied gauche bute contre un rocher aux deux tiers enseveli sous le sable, tes mains battent l'air, ta jambe droite se projette en avant, tendue, puis aussitôt repliée, tu ne bouges plus, les bras écartés de chaque côté du torse, tes yeux fixent le paysage qui est soudain très net, la ligne du ciel d'un bleu uniforme, les dunes s'étendant en vagues régulières jusqu'à l'horizon, la sueur ruisselle le long de tes flancs.

Tes lèvres sont collées contre tes dents. Tes mains, puis tes avant-bras se mettent à trembler. Si tu étais tombé, tout se serait arrêté là. Ton pied droit se pose avant l'autre, s'enfonce dans le sable, la pièce de toile qui te sert de vêtement est agitée par le léger vent qui souffle sur l'étendue, tu avances à grandes enjambées, le sable roule à la surface des dunes, effaçant la trace de tes pas derrière toi. Abrité par la capuche que tu as relevée, tu penses que tu as eu raison, qu'il fallait partir, personne n'a d'ailleurs cherché à te retenir, tu avais pris ta décision, le portail en bois s'est refermé dans ton dos, tu ne t'es pas retourné pour le regarder, tu ne t'es pas retourné pour voir l'édifice en terre séchée une dernière fois, tu ne t'es pas retourné ce jour-là, ni le suivant, tes yeux étaient rivés à l'horizon, le sable s'enfonçait en de petits tourbillons chaque fois que ton pied se soulevait pour aller se planter un peu plus loin en avant.

Tes mains étaient jointes, doigts entrecroisés, tu ne pensais à rien, il n'y avait en toi aucune colère, aucun sentiment de revanche, seulement la peur, la peur de te mettre soudain à douter et à vouloir rebrousser chemin, la peur de devoir frapper au portail en bois au milieu de la nuit, de devoir supporter ensuite leurs regards fixes. Ils n'auraient rien demandé, ils n'auraient pas cherché à savoir pourquoi tu étais revenu, ils ne t'auraient rien dit, pas un mot, pas la moindre allusion n'aurait filtré, ils ne t'auraient rien donné qui te permette d'exprimer ton désarroi, de dire le sentiment d'étouffement qui t'avait poussé à les quitter et la peur, plus grande encore, qui t'avait ramené chez eux, ils t'auraient laisseé enterrer ton échec, en faire le deuil, seul, jusqu'à ce que tu oublies. Le vent est frais, tu avances. Si le temps reste aussi clément, tu as une chance. Il fait nuit maintenant, une nuit claire, qui laisse deviner des formes allongées, courbes épaisses, qui se succèdent en une imparfaite monotonie, donnant l'impression de se chevaucher dans l'obscurité.

Tu respires régulièrement, c'est la meilleure heure de la journée, ton pas est déterminé, tu ne penses pas à eux, tes yeux suivent la tache pâle de l'étoile fixe à l'horizon, le plus dur est encore à venir, jusqu'ici tu as eu de la chance, pas de tempête de sable, un soleil clément qui ne rend pas l'air suffoquant, qui ne brûle pas la peau, des nuits tempérées, où la température ne s'abaisse pas soudainement, tu as de la chance, jamais avant ton départ tu n'aurais imaginé que les éléments puissent être aussi conciliants.

Tu t'interdis de sourire pourtant, tu n'as pas encore rencontré de roches noires, striées de veines blanches, comme celle que tu tiens serrée dans ta main, ces pierres qui grêlent le paysage autour de l'endroit qu'il te faut atteindre, tu n'as pas sommeil, tu dormiras plus tard, lorsque tu n'auras plus le choix, lorsque la fatigue t'empêchera de continuer à marcher, lorsque le vent se dressera comme un mur en perpétuel mouvement devant toi, quand il sera trop dangereux de continuer à avancer la nuit, dans le noir, au milieu des rochers. Tu ne penses pas à eux, tu penses que tu as de la chance et qu'il faut en profiter. Cela a commencé presque imperceptiblement.

Tu as senti des centaines de grains de sable se planter dans ta peau les jambes tout d'abord, les mollets, les cuisses, puis les avant-bras, tes yeux se sont instantanément plissés, tes lèvres se sont soudées, et ç'a été le tour de ton visage, une première vague, suivie d'une seconde, plus longue, le vent venait de se lever, d'un coup, tu as continué à avancer pour gagner du terrain avant d'être immobilisé, tes mouvements étaient ralentis, chaque pas devait se frayer un chemin avant de se planter solidement dans le sable, tes yeux se réduisaient à deux fentes, avancer en crabe était le seul moyen de continuer à te déplacer, et puis le vent est retombé. Un bâton, pourquoi n'as-tu pas pensé à prendre un bâton ? Tu es tombé à genoux, tes mains creusent le sable qui se dérobe sous tes doigts, elles s'enfoncent, le rejettent autour de toi, le sable glisse, recouvre tes pieds, tu le repousses, le projettes plus loin, tes doigts s'enfoncent, remontent, plus profond encore, une faille commence à apparaître devant toi, tu t'y engouffres, creusant plus vite, tout autour de toi, plus profond, le sable glisse, ruinant le travail que tu viens d'effectuer, tu recommences, ce n'est pas grave, le trou progresse, il fait maintenant presque la largeur de ton corps, tu sens le sable devenir plus dense sous tes doigts qui peinent à s'enfoncer, il est humide en profondeur, humide et compact, creuser est plus aisé, tu agrandis la fosse jusqu'à ce qu'elle puisse contenir ton corps couché, tu repousses le sable amassé sur les côtés, une tombe, cela ressemble à une tombe, cela peut pourtant te sauver, c'est la seule chose à faire, il n'y a pas de raison d'avoir peur, il s'agit seulement d'un trou creusé dans le sable, il ne s'agit de rien d'autre.

Tu n'as pas travaillé tout ce temps pour rien, gaspillé toute cette énergie pour renoncer maintenant, à cause d'une peur stupide. Ta respiration s'est accélérée, tu t'es mis à marcher autour du trou, tes mains se posent devant tes yeux, tu rirais presque, tu rirais presque de ta bêtise, non, tu n'as pas gaspillé toute cette énergie pour rien, tu ne vas pas reculer, tu n'en as pas le droit. Lentement tu te déshabilles, repliant soigneusement ton vêtement de toile, tu entres dans la fosse où tu t'assieds. Le sable est humide contre tes fesses, tu frissonnes, tes jambes se tendent, tes coudes ploient, tu arques ton dos jusqu'à ce que ta nuque touche le sable, tes avant-bras se posent, tes mains s'ouvrent, dos à plat, tu fixes le ciel, ta respiration est réduite à un souffle, tu restes étendu, un temps qui te semble infini, tu ne penses à rien, une légère chair de poule se forme à la surface de ton corps, inerte. Après avoir noué le tissu autour de tes pieds, tu as étendu la pièce au-dessus de toi, les yeux ouverts sous la toile de jute.

Tu attends. Qu'as-tu perdu ? Rien, rien ne t'a été retiré, c'est toi qui es parti, qui as quitté cet endroit où les visages se figeaient et où les voix étaient aussi insignifiantes que le vent, tu as quitté cette maison de terre plantée au milieu du sable, où la vie se résumait à prier tôt le matin alors que le chaleur était supportable, des journées entières passées assis à l'ombre de ta cellule, à douter sans avoir de prise sur quoi que ce soit, à te mettre à l'épreuve pour en témoigner devant les autres lors du souper, chaque soir, à exposer publiquement tes doutes, insupportables, sous leurs yeux indifférents. Eux qui attendaient leur tour pour exhiber leur appréhension, jamais crûment, toujours avec une distance, comme si l'on ne parlait pas de soi, mais d'une souche d'arbre mort, qui jour après jour est abrasée par le sable. Chacun raconte avec une langue sèche, dégraissée de mots trop charnus, l'usure de sa volonté, jour après jour, cela ne choque personne, tu pourrais dire " ma volonté d'être blessé s'effrite comme du cuir oublié au soleil " et cela n'interromprait pas le raclement des cuillères au fond des bols en terre cuite, tu pourrais dire : " cette nuit j'ai rêvé que j'étais mort et que je continuais à vivre.

Vous étiez tous là et les jours s'écoulaient selon l'ordonnancement que nous connaissons ", pas une gorge ne déglutirait. Des nuits entières passées dans l'isolement de ta cellule, pendant des années, sans trouver le sommeil, à douter, à te demander si tu avais fait le bon choix, à pleurer devant ta couche, les genoux en sang à force de te traîner sur la terre battue en secouant la tête, les mains jointes devant le sternum, les articulations blanchies à force d'être serrées, à te dire que cela passerait, que cela était le lot commun, qu'il était normal de payer son engagement, qu'il était normal de souffrir ainsi, que tes frères, eux, ne se plaignaient pas, qu'ils enduraient silencieusement, qu'ils avaient, eux, cette force qui te faisait défaut, peut-être qu'eux ne souffraient pas, qu'ils ne doutaient pas, qu'ils ne passaient pas leur temps à se sentir étrangers à tout.

Des nuits entières à te dire que pendant que tu étais éveillé à te ronger, eux dormaient paisiblement. Chaque nuit tu refoulais ton envie de hurler, afin qu'ils sachent, qu'ils entendent enfin ta souffrance. Chaque nuit tu étais sur le point d'exploser, tu le désirais plus que tout, pour te libérer, mais le cri refusait de sortir de ta gorge. Après avoir pleuré tu restais prostré, les yeux espérants l'aurore Chaque matin à l'aube tu étais le premier à faire claquer tes sandales sur les dalles du couloir. Le premier à tremper ton visage dans l'eau glacée du lavoir. Le premier à entrer dans la salle de chant que tu quittais après avoir allumé les chandelles, avant de te diriger vers l'escalier étroit menant au clocher, dont tu faisais résonner lentement le bourdon afin de les éveiller.

Tu avais toujours un mot chaleureux pour les accueillir au sortir du sommeil. Certains bâillaient, s'étiraient.

Toi tu plaisantais, leur demandant où ils avaient été dans leurs songes pour en revenir aussi courbatus. Chaque matin, tu veillais à peindre un sourire sur le visage de chacun d'entre eux.