Doux Jésus,

pourquoi es-tu aussi rugueux ?

 

 

1981.

Un après après-midi de baignade en montagne. Les amies de ma mère pratiquent le naturisme occasionnel. Mon sexe raidi dans l'eau. J'ai peur qu'on se moque. Qu'on rie.

Je reste immobile dans la rivière. Tiraillé entre la crainte de me faire surprendre et un désir obsessionnel qui me pousse à toujours regarder plus de seins, de bouches, de fesses, de jambes, de poils pubiens, de tétons durcis par la fraîcheur de l'eau, de gorges et de ventres.

Cela fait une heure que j'épie le moindre bruit de l'appartement. Analysant l'origine de chaque craquement qui parvient à mon lit. Les voisins du dessus qui traînent les pieds. Le chat qui se fait les griffes sur le canapé. Les voitures de plus en plus rares qui filent sur le périphérique. Le tic tac du réveil posé sur le frigo. Ma mère, fatiguée par la route, s'est endormie. Elle se relève parfois pour aller aux toilettes. Mon cœur qui bat. Je ferme les yeux. Ecouter encore.

Les images défilent dans ma tête.

A demi-fiévreux je me lève. Décollant lentement le corps du matelas. Les mains prennent appui sur le sommier pour que les lattes ne craquent pas. L'un après l'autre mes pieds touchent le lino tiède. Une voiture dérape. Le ronflement du moteur approche puis s'éloigne. Un pas après l'autre je me rapproche de la porte. Mes pieds se décollent du lino avec un léger bruit de succion. J'avance, les mains plaquées contre la toile de jute des murs du couloir.

Je tourne le verrou de ma chambre en prenant soin d'en retenir le pêne afin qu'il ne claque pas. Je cale derrière la porte une caisse en plastique remplie de Légo. La paire de ciseaux que j'ai rapportés de la cuisine brille dans la lueur orange sombre des lampadaires. Je fouille le tiroir où sont rangés les chiffons qui servent à se déguiser. Mes doigts explorent les replis du tas, soulèvent, remontent. J'ai trouvé.

Les poils noirs de la peluche luisent. Je taille dedans un triangle. Je vérifie qu'il s'adapte au pot de yaourt vide que j'ai récupéré dans la poubelle. J'emplis à demi le pot d'eau minérale. Je verse dedans du sel de mer aux algues. Je touille avec le doigt. Je scotche le triangle de peluche au sommet du pot. L'eau se verse à moitié sur le sol. J'éponge avec mon pyjama.

Je retiens ma respiration. L'appartement est silencieux. J'essuie le sol méticuleusement. Par la fenêtre je distingue nettement les trois appartements encore allumés dans la rangé de H.L.M. d'en face.

Je vérifie qu'il ne reste plus une trace. Je scotche la peluche sur le pot de yaourt. Je prends un couteau. Je perce une fente au centre du triangle. Je baisse mon pantalon de pyjama. Mon sexe s'introduit dans la fente.

Etendu dans mon lit, les yeux à demi clos. Des images de corps nus riant dans la rivière. Ignorant que je les regarde. Mon corps fixe. Mon visage qui n'exprime rien. Ni intérêt ni tristesse. Mes yeux qui caressent les corps sans ciller. Mon sexe en érection sous l'eau. Le recoin dans lequel je me suis blotti laisse passer le flot où les autres s'ébattent. La sensation d'être invisible. De ne pas avoir le droit de bouger, de se faire remarquer. Les heures passent.

Dehors la lueur du lampadaire reste invariable. Les ombres projetées de la chambre sont immobiles. Je me tourne dans le lit. Je remonte le drap sur mon visage. Contre l'oreiller. Je gesticule. Effacer les images. Les mains posées à plat sur le drap.

Des raies d'ombre et de lumière juxtaposées au plafond. Mon sexe déforme la couverture. Je respire lentement. Le tissu se creuse. Se tend. Mes doigts s'enfoncent dans le matelas, cherchant une prise. Je me tourne et je me retourne dans le lit. Acculé contre le placoplâtre du mur.

Agrippé au rebord de l'extrême limite du sommier. Je nage dans les draps. Mon sexe entre en contact avec le tissu. Je respire vite. Recroquevillé en chien de fusil. Les mains jointes. Les yeux clos.

A nouveau les images. L'eau, que le courant rend opaque. Les corps hérissés de chair de poule. Des cheveux cuivrés. Le dessous d'une aisselle imberbe. Les autres enfants. L'herbe sur la berge. La présence rassurante de nos voitures de l'autre côté du talus. La crainte d'intrus. D'hommes qui pourraient nous surprendre.

Doucement, mes mains se posent sur mes genoux contractés, remontent le long de mes cuisses. Les mains suspendues quelques millimètres au-dessus de mon sexe. Le sang afflue. Mes doigts s'élèvent, formant une tente protectrice. La chatouille de l'air est désagréable. Mes pieds se raidissent. Je me mords la lèvre inférieure. Mes paupières s'abaissent.

Une touffe de poils. Tiges souples en mouvement dont la géométrie ne cesse de varier. Disparaissant un instant dans l'eau. Refaisant surface. Luisantes. Des gouttelettes suintant entre des entrelacs de la toison. Une tâche sombre. Mon sexe palpite sous mes doigts crispés. Une onde de chaleur me parcourt la colonne vertébrale. Ma nuque s'affaisse dans la taie d'oreiller. Mes cheveux ruissellent. Mon sexe touche les doigts puis redescend contre le ventre. Mes avant-bras sont tétanisés. J'ai du mal à respirer. Mes mains se séparent, mes doigts s'agrippent à mon sexe, le touchent pour se rassurer. J'expire.

Les zones d'ombres du plafond s'étendent jusqu'à plonger la pièce totalement dans l'obscurité.

Chaque soir je touche mon sexe pour apaiser la douleur. Au début cela suspend le défilement des images. Se focalisant sur un détail. Une main, une bouche, un sein dont je perçois chaque pore avec une netteté de plus en plus précise. Jusqu'à ce que, sous l'effet de mes attouchements l'image disparaisse.

Au bout d'une semaine, peut-être deux la nouveauté du contact des doigts sur mon sexe s'estompe. Les images reprennent du pouvoir. J'ai de plus en plus de mal à trouver le sommeil. Pendant des heures je me caresse, tordant mon sexe dans tous les sens, le coinçant entre mes cuisses, l'aplatissant contre le matelas, ce qui ne fait précipiter le moment où, exténué, je n'ai plus la force de repousser le flot d'images.

Un soir, à bout, mon poing se comprime autour de mon sexe. Puis je m'endors. Les jours suivants je renouvelle l'opération, serrant de plus en plus fort avec de moins en moins d'effet.

Chaque nuit je consacre son énergie à trouver un moyen de réfréner les images de manière durable. Rien n'y fait. J'appréhende désormais le moment où il faudra me mettre au lit. Je laisse la lumière allumée tard. J'écoute les émissions de France Inter en sourdine, jusqu'à m'endormir.

Parfois les images ne se manifestent plus pendant un certain temps, puis elles reviennent, plus virulentes. L'eau de la rivière est translucide, laissant mon sexe à découvert. Des corps glissent dans le flot, me frôlant. Je suis paralysé. Je serre le poing jusqu'à m'en faire blanchir les jointures. Je réfrène mon envie de hurler. Les dents serrées à m'en faire saigner les gencives. Des tâches lumineuses éclatent sous mes paupières closes.

Je ne sais pas exactement comment l'incident se produit. Un mouvement de main non calculé. A plusieurs reprises le gland entre en contact avec le drap. A chaque friction une décharge électrique. Je répète le mouvement. Sciemment. Une onde de douleur. Régulière. Une autre. Encore une autre. Je tremble, les lèvres plissées. Mes doigts longent le linge. Mes jambes se soulèvent. Une main se pose devant les yeux. L'autre amène le drap dans ma bouche. Petit à petit les fibres du tissu se gorgent de salive. De la sueur ruisselle le long de mes aisselles. Une montée de fièvre. L'onde de douleur me berce. Soudain elle s'élève en une pointe aiguë. Sciante. Mes doigts se détendent. Mes mollets retombent. Respiration saccadée. S'épuisant. Mes yeux ouverts ne voient plus rien.

Le lendemain matin je découvre une tâche sombre imprimée à travers le drap. Mon sexe est écorché.

Chaque jour il y aura plus de trace dans les draps.

J'ai 9 ans.

 

Lionel Tran