Une terre de difficultés
Aride. Sèche. Caillouteuse. Sans promesses. Il faut la prendre comme elle est. Par le bout qui se présente. Celui qui est à nos pieds.
Courbons-nous. Sans rechigner. Sans se demander pourquoi. Ni ce que l'on fait là. Surtout ne pas se dire que cela aurait pu, aurait du être autrement. Ne pas espérer mieux. Ne pas lever les yeux.
La main se baisse. Les herbes sauvages sont denses. Leurs racines profondément ancrées entre les cailloux. On tire, mais rien ne vient. Quelques feuilles nous restent entre les doigts. Certaines piquent. D'autres sont coupantes. Tant que la racine est en terre la mauvaise herbe repoussera. Arracher les feuilles ne sert à rien. On tire un peu plus fort. D'autres feuilles viennent. La tige est intacte. On pense que l'on n'y arrivera jamais. Que c'est impossible. Combien de temps faudra-t-il pour en venir à bout alors que si cette terre était plus belle il suffirait de…
Cesse de geindre. Recommence.
Les doigts se pressent à nouveau autour de la plante. La saisissant, à la base cette fois ci. Le poignet se tord, revient en arrière. Une partie de la racine vient avec la tige. Une autre. Puis une autre.
Celle-ci résiste. On tire plus fort. Elle ne vient pas. Il faut passer à une autre. Revenir à la précédente. Elle ne vient toujours pas. On en enlève une autre. Cela va bientôt faire une dizaine. Combien y en a-t-il sur la surface que recouvre mon ombre ? Plusieurs centaines ? Le double ? Ne compte pas. N'espère pas de résultat. Continue. Là ! Celle-ci, puis celle là. Encore. Oui. Là ! Là ! Ici ! Encore là. Passe à une autre. Oui. Reviens. Là. Tu vois… Non. Celle-ci ne vient pas.
On continue. Les mains vont et viennent entre les cailloux. Ramènent les herbes qui s'amoncellent à nos côtés. Le tas grossit. Devant nous la terre désherbée est constellée de cicatrices. Que l'on piétine pour continuer à avancer. Le mouvement des mains est devenu fluide. Plusieurs heures s'écoulent. La parcelle nettoyée occupe maintenant un carré grand comme deux fois notre corps étendu. Les herbes sécheront, puis seront brûlée. Derrière d'autres repousseront. Qu'il faudra à nouveau arracher.
La bêche à du mal à pénétrer la terre. Ses dents buttent contre les cailloux. Glissent contre la surface, soulevant la poussière dans leur sillage. On n'y est pas allé assez fort. On recommence en poussant le manche. Le métal rebondit contre la terre. Il a fait une étincelle en percutant un caillou.
Soulever la bêche. L'enfoncer avec le pied. Forcer. Encore. Plus fort. PLUS FORT, BON SANG ! Là. Elle s'est enfoncée. Un tout petit peu. Un ou deux centimètres, que la poussière emplit sitôt que les dents en métal sont retirées. On recommence, au même endroit. Ça s'enfonce un peu plus. Pas encore assez pour parvenir à soulever une motte. Recommencer. En prenant par un autre côté. Petit à petit la bêche s'enfonce. Ça force. Les mains font un peu mal. Le pied frappe la tête, qui pénètre encore. On soulève une poignée de terre poussiéreuse. Puis un bloc sec, truffé de cailloux. La bêche profite de la trouée. Approfondi les bords. Elargit le cratère.
Soudain la bêche rebondit violemment. Les doigts ne sentent plus rien. Le choc résonne dans les avants bras. La douleur remonte jusqu'aux épaules.
Une pierre.
Enorme. Juste une pierre. Une grosse pierre. Les doigts brûlent. On essuie la sueur sur son front. Et puis on creuse. Autour. Pour la dégager. Lentement. Progressivement. Elle est profondément enterrée. Il faut creuser encore. Plus bas. Les dents raclent la pierre. Une odeur de souffre. Plus profond. On pourrait presque passer dessous. Non, pas encore. On fait levier. Ça résiste. Plus fort. PLUS FORT ! PLUS FORT ! Non, cela n'a pas bougé.
On recommence à creuser. Plus profondément. Méthodiquement. Ça devrait aller. On creuse un peu plus, par précaution. MAINTENANT. Lentement la pierre se soulève. Doucement. Nos avants bras tremblent sous la pression. Ne pas flancher. On retient sa respiration. D'un demi-tour de hanche on la balance sur le côté. Elle rebondit sur la terre. S'immobilise. On essuie son front. Les jambes flagellent. Des tâches de lumière clignotent devant nos yeux. Sans prendre de repos la bêche s'enfonce à nouveau dans la terre. Plus facilement. Motte après motte la parcelle est retournée.
Puis les mottes sont cassées. Elles éclatent en une poussière grise. Les doigts sillonnent la terre, ramenant les cailloux, qui, un par un, sont jetés sur le côté. Les cailloux s'entassent autour de la pierre en un monticule dérisoire. Le jour commence à décliner. Il ne faut pas s'arrêter. On peut encore en enlever quelques uns. Moins il y en aura et plus les plantes auront une chance. Les doigts vont très vite. Les yeux fatiguent. Encore un peu. Quelques instants de gagnés. Il fait nuit. On n'est pas si fatigué. On pourrait continuer à tâtons. Encore quelques minutes. Jusqu'à sentir vraiment la fatigue. Jusqu'à tomber. On ne bouge plus. Les genoux plantés dans la terre.
On se laisse glisser sur le sol. Le visage entre en contact avec la poussière, y déposant son empreinte.
Lionel Tran pour Ambre - mars 1999