" Une grandiloquente adaptation romanesque qui ouvre de nouvelles perspectives grâce à l'emploi conjugué du texte, de la photographie et du dessin. Le défi d'Une trop bruyante solitude est de traduire en images l'intensité émotionnelle du roman que le tchèque Bohumil Hrabal écrivit dans la clandestinité, après 1968 et la répression du Printemps de Prague, à travers le mélange de textes, de dessins et de photographies.

C'est l'histoire de Hanta, presseur de papier à Prague, qui chaque jour doit détruire ce qu'il vénère, le livre. Pour oublier cette contradiction, il fait ses balles de papier comme des œuvres d'art, se réfugie dans la bière. La dimension tragique du récit vient de la pleine conscience que Hanta a de sa condition… Elle est nourrie par l'autobiographie : Hrabal était alcoolique et travailla cinq ans dans un dépôt de papier comme presseur. Deux de ses romans ont été pilonnés sous ses yeux.

Lionel Tran a mis à plat la matière même du roman sans se laisser contraindre par la chronologie. Son script est resté centré sur les pensées répétitives et obsessionnelles de Hanta et sur ses métaphores humanistes, évacuant les anecdotes au ton surréaliste, humoristique et grotesque. Afin de mieux comprendre le personnage et son quotidien, le scénariste a même travaillé dans une imprimerie, cherchant à retrouver la démarche d'écriture de Hrabal. Le script proposait ainsi une première description d'images.

Puis vint une véritable relecture de cette trame, effectuée par Valérie Berge, en confrontant les mots au réalisme de la photographie. Les quartiers industriels évoquent ceux de Prague où se situe l'action du récit. Le choix d'une prise de vue subjective nous emmène à travers le regard de Hanta sur les lieux du roman, ici transposé à Lyon, ville d'origine des trois auteurs. Dans ces fragments d'espace, nous voyons les objets qui l'environnent comme l'écrivain les voyait. Nous voyons ses mains avec son regard. Et c'est cette matière photographique qui va servir de base aux dessins.

Car Ambre a aussi recardé, agrandi les photographies de Valérie Berge. Pour rester dans la vision subjective d'un Hanta souvent imprégné d'alcool, la photo a complètement disparu sous la hachure. Le dessin garde la précision de la photographie en conservant les détails de matière plutôt que les contours. Les images choisissent l'expressivité plutôt que la lisibilité, et le découpage multiplie les décalages avec le texte du monologue. Au final, les dessins traduisent cette écriture pleine des souvenirs de Hanta, de ses images mentales récurrentes, de ses sensations déformées par l'alcool.

Une trop bruyante solitude traduit pleinement ce thème du profond désespoir dû à l'aliénation du monde ouvrier impuissant dans sa révolte. Hanta est universel. En choisissant le médium de la Bande Dessinée, les auteurs prolongent ce thème de la destruction de la culture du livre comme outil de connaissance. Par la qualité de l'adaptation, ils détruisent la vision de la littérature érigée comme un sommet de l'écriture… Cet album est un véritable écrin pour le texte de Bohumil Hrabal. Une œuvre de la maturité qui, par la juxtaposition de ses techniques formelles et par l'intelligence de son propos, ouvre des champs narratifs remarquables. "

Bruno Canard. Bang !